BERLIN 64

pour Ingrid Ernst

 

C'était peu après l'érection du Mur. La Fondation Ford, désireuse d'attirer l'attention sur cet événement, avait eu l'idée d'inviter pour un an dans l'ancienne capitale, fendue alors comme un vieux tronc d'arbre, un certain nombre d'artistes, musiciens et même écrivains de diverses nationalités. J'ai eu la chance d'être proposé. Ma situation financière n'était guère brillante; nous habitions avec nos trois filles dans un petit appartement du XVème arrondissement. J'ai accepté avec reconnaissance.

 

Ce n'avait pas été sans quelques tergiversations et inquiétudes. Toute mon éducation, toute mon expérience de la guerre et de l'occupation m'avaient fait voir en Berlin une sorte d'étoile noire, d'où sourdait le malheur en ondes hurlantes. J'imaginais, et avec raison, que c'était surtout un champ de ruines, spectacle dont j'avais été amplement rassasié. Frileux depuis toujours je craignais en hiver des nuits longues et un froid pire que celui que j'avais jamais connu. Surtout je redoutais de me sentir enfermé dans une île, entourée non de vagues mais de murailles et de barbelés, gardée par des militaires, policiers et douaniers de diverses nations sourcilleuses.

 

Naturellement la curiosité l'emporta, et toujours ce besoin de m'éloigner de Paris pour y voir plus clair, de prendre mes distances et de méditer, travailler. J'espérais aussi améliorer quelque peu ma connaissance de la culture allemande, ancienne, résistante et renaissante, qui m'avait déjà considérablement fasciné lors de mes études sorbonnardes d'apprenti philosophe et diverses plongées outre-Rhin. En ce qui concerne l'art et la littérature je crois que j'ai fait des progrès considérables; en ce qui concerne la langue, malheureusement, les circonstances et ma timidité m'ont empêché de dépasser le niveau des premiers balbutiements que j'avais atteint quelques années plus tôt et auquel je me suis toujours tenu depuis.

 

Un jour donc nous voici embarqués gare de l'Est dans deux compartiments communiquants d'un ancien wagon-lit tsariste, avec marquetteries, poële à charbon dans le corridor entretenu par le steward-moujik, et verres à thé dans leurs montures en argent avec encore l'aigle impériale. Une journaliste russe, venue me voir peu avant, nous avait fait cadeau de trois menus cosmonautes montés en broche que mes filles arboraient fièrement comme talismans contre des dangers obscurs qu'elles imaginaient vaguement.

 

Nous nous sommes retrouvés dans une maison qui nous a semblé immense au milieu d'un jardin couvert de brouillard et de neige qui s'allongeait indéfiniment, et dont nous n'avons osé atteindre les limites qu'au bout de quelques jours, campement de grand luxe par conséquent au coeur d'une planète déchiquetée, où nous avons organisé notre survie à la fois tranquilles et perpétuellement aux aguets.

 

C'était dans le quartier occupé par les Américains (nous y étions donc moins mal vus que chez les Français), une région d'anciennes villas cossues pour la plupart du début du siècle, qui n'avaient guère subi les ravages de la guerre, avec de nombreux parcs et lacs. Ce qui était le plus frappant, c'était le caractère remarquablement aéré. La frontière était suffisamment loin pour que dans la vie quotidienne, il n'y eût aucune impression de confinement. Très peu de passants alors, très peu de voitures, un silence quasi campagnard, oiseaux et fleurs au printemps et lors du lourd été.

 

Dans certains quartiers c'étaient encore les ruines, dans d'autres elles avaient déjà été déblayées. C'étaient donc d'immenses terrains vagues couverts de fragments de pierres et béton. Un ami venu nous voir, qui revenait pour la première fois dans la ville de sa naissance et de ses premières années, voulut revoir son ancienne maison. Non seulement elle n'existait plus, mais aucune dans la rue, aucune rue dans le quartier.

 

J'y suis retourné plusieurs fois, à l'occasion de conférences ou congrès, chaque fois l'impression changeait, les vides se comblaient, la circulation augmentait, et la dernière, -c'était encore avant l'écroulement du Mur-, je me demandais comment la ville tenait encore dans ses limites, elle qui y était tellement à l'aise autrefois. J'ai eu alors l'occasion de visiter la maison où nous habitions. Elle m'a naturellemnt paru beaucoup plus petite, encombrée, assombrie par les arbres qui s'étaient considérablement développés. Le jardin avait été coupé en deux; il y avait maintenant une seconde maison; et ce phénomène était général dans tout le quartier dont la densité s'était ainsi considérablement accrue.

 

Donc je ne suis jamais retourné à Berlin depuis la réunification. Je n'y ai jamais vécu qu'en présence du Mur, et le visage de la ville sera toujours pour moi sabré par cette horrible balafre. Déjà en 1964 le contraste entre les deux moitiés était saississant. Une fois passées les chicanes, avec ces soldats qui n'avaient pas changé d'uniforme depuis la guerre, ces regards mécaniques vous dévisageant avec une rancune froide, une habitude de l'effroi, qui faisaient qu'un frisson lézardait vos os pendant tout spectacle d'opéra ou théâtre, toute visite de musée, on était frappé par le délabrement du neuf stalinien dont on n'avait pas encore tout à fait honte, tandis qu'à l'Ouest on vous menait voir les premières déclarations d'architecture moderne, le quartier Hansa ou la nouvelle Philharmonie.

 

. Encore beaucoup moins de monde, beaucoup moins de circulation, encore beaucoup plus de ruines. Lassitude et résignation sur tous les visages. Quel espoir nous avait apporté après quelques mois de pélerinage dans ces régions fantômes, l'ouverture d'une première boutique de fleuriste!

 

Avec les années la différence entre les deux moitiés s'était considérablement accentuée. On avait l'impression que le temps ne s'écoulait pas à la même vitesse de chaque côté, à tel point que pour retrouver les impressions de mon séjour de 64, c'était plutôt à l'Est qu'il me fallait aller. C'était comme si le Mur s'était épaissi. Et pourtant une évidence continuait de s'imposer, c'est qu'il s'agissait d'une seule ville. Malgré toutes ces barrières, toutes ces blessures, tous ces déséquilibres, un seul corps presque hémiplégique, ou déformé par quelque rubéole.

 

Au moment où le Mur s'est fermé on a pu avoir le sentiment qu'il s'agirait bientôt de deux villes différentes, mais plus le temps a passé, plus le caractère artificiel, scandaleux de la division s'est imposé, comme dans tant d'autres lieux à Jérusalem par exemple, ou dans ces effroyables parallèles qui ont cassé Viet-Nam ou Corée. Nullement deux villes-soeurs -à bien des égards elles ne se ressemblaient même plus-, mais deux organes de la même ville dont l'un s'atrophiait et donc menaçait de plus en plus l'autre apparemment florissant.

 

Il faudrait évidemment que j'y aille voir, mais d'après ce que j'entends dire, cette permanence du fond commun, beaucoup plus recouvert à l'Ouest qu'à l'Est, si bien que c'était à l'Est que l'on allait chercher ce qu'était l'Ouest auparavant, est sans doute moins évidente aujourd'hui. Le déséquilibre doit être non point évidemment plus douloureusement ressenti, mais plus insinuant, corrupteur, producteur d'ombre et de malaise, maintenant qu'il n'y a plus de limite si absurdement , tangible, visible et mortelle. Certains doivent avoir tendance à exorciser cette permanence, à déblayer, aseptiser tout ce qui reste de ruines, tourner la page pour commencer un règne neuf. Mais les strates sont toujours là, les souterrains toujours actifs; les alcools fermentent aux celliers.

 

Les problèmes actuels que rencontre l'ancienne capitale dévoilent certains de ses aspects les plus profonds, à savoir qu'elle n'est pas en réalité, comme elle s'était rêvée pendant toute une période, une ville impériale, disputant l'héritage de la Rome antique avec Paris ou Londres, ambition si superbement manifestée par les collections du Musée de Pergame: escalier des géants ou porte de Babylone, mais une fenêtre entre deux continents, un lieu de confrontation et passage. Le déséquilibre y est appel d'air, et cet air qui se civilise dans la tradition berlinoise, c'est un vent qui vient des steppes apparemment illimitées pour venir faire vibrer les tomes de l'Encyclopédie, les gargouilles gothiques, les colisées ou parthénons.

 

Le rôle aujourd'hui de Berlin ce n'est pas seulement d'avoir tenté d'être un chaînon dans la succession des régnes et empires, c'est d'être en quelque sorte la vitrine du fait que toute capitale n'a jamais été et ne pourra jamais être qu'un relais dans une telle succession ou répartition. Indissolublement balcon sur l'Est, balcon sur l'Ouest, elle est aussi balcon sur l'avenir et le passé. Toute sa tradition de fantasmagorie lucide la prépare à cette fonction d'observatoire des tentations, des menaces et du changement.

 

Lucinges 1993