LE NOIR ET BLANC

pour H.P.Gassner

 

Quoi de plus séduisant qu'une photographie en couleurs! On en fait de si belles! Et pourtant, c'est certains, tous ceux qui sont photographes dans l'âme gardent une tendresse particulière pour le noir et blanc. C'est de toute évidence d'abord parce que cela leur donne une plus grande impression d'activité. Certes l'on peut travailler sur le cliché couleur, mais les techniques sont si subtiles qu'on préfère ne pas trop s'y risquer; on préfère se fier aux machines. Tandis qu'avec le noir et blanc le laboratoire artisanal est roi. Le photographe y mijote son tirage comme un graveur ou un cuisinier. Il déclare aussi clairement que possible: ceci n'est pas ce que l'on entend d'habitude par photographie, une tranche découpée dans ce que nous voyons, ce que n'importe qui voit. Certes n'importe qui peut appuyer sur le bouton, provoquer le déclic, mais le résultat, dans le noir et blanc, c'est un autre monde, et c'est évidemment cet autre monde qui fascine le photographe.

 

C'est une traduction qui certes désigne puissamment son original. La plupart du temps nous ne mettons pas en doute ce qui nous est ainsi représenté; mais dans le processus de traduction il y a d'infinies possibilités d'intervention.

 

Dans la photographie en couleurs, même développée, tirée mécaniquement, il y a certes le choix, le cadrage, et le génie s'y manifeste, mais dans le noir et blanc il y a en plus cette élimination de la couleur ou plutôt sa transposition. L'oeil ici doit savoir transformer l'arc-en-ciel en un ensemble de gris qui nous donne l'impression d'être encore plus varié. Comment faire pour que rien ou presque de cette fabuleuse richesse ne soit perdu? Quelle attention faut-il aux grains, aux matières, à tout ce qui va permettre aux différentes plages de l'image de contraster différemment! D'où le sentiment de triomphe lorsque l'épreuve sort de sa cuvette plus colorée que si elle était en couleur.

 

Mais il ne s'agit pas seulement de monochrome. Le photographe par ses virages peut nous proposer divers camaïeux: sépia, indigo, lie de vin, mais c'est toujours assez exceptionnel; sa passion, c'est bien la couleur noire, la couleur blanche. Mondrian, à la fin de sa vie, découvre que le noir aussi est une couleur, et pas seulement, comme il l'avait admis si longtemps, une "non-couleur"; mais le photographe l'a revendiqué de tout temps, le blanc aussi, et tous les gris. D'où vient cette fascination?

 

Répandue autrefois cette curieuse idée, pourtant démentie par tous ceux qui les racontaient, qu'il n'y aurait point de couleur dans les rêves. C'est qu'on estimait y être en communication avec un aspect à la fois plus passager encore des choses, mais par cela même sans doute, faisant mieux apparaître le permanent: par delà les séductions de la couleur, la solidité de la "valeur". On avait l'impression d'entrevoir le pays des ombres, non point pour en retenir quelque site, mais seulement l'avertissement.

 

Certes si le photographe prétend aujourd'hui, comme tous les autres plasticiens, peintres ou graveurs, que le noir et le blanc sont des couleurs "comme les autres", il ne peut plus leur attribuer ouvertement la prééminence qu'on leur accordait comme étant le langage même de la vertu, de la raison, de la lucidité. Nous n'opposons plus désormais Ingres: l'honnêteté-dessin, à Delacroix: la luxure, le faste-couleur. Mais il est certain qu'à travers tout le travail du photographe, d'innombrables représentations anciennes se réactivent, se révèlent, se développent.

 

Le noir, le règne de la nuit, la vision la nuit, une partie des cellules rétiniennes cessant de fonctionner à partir du crépuscule, si bien que la couleur a presque disparu (mais elle n'en éclatent que mieux lorsqu'elle atteint une certaine intensité: feux d'artificie, enseignes lumineuses ou signaux de circulation), le noir, dans l'occident, le deuil, la couleur de la mort, celle qui boit lumière et chaleur si bien que les missionnaires troquaient leur soutane sévère contre une blanche permettant le jeu des ombres et des reflets. Aujourd'hui les trous noirs, l'avarice, ce qui absorbe sans rendre mais qui sait? le grand creuset, le retour à la matière première des alchimiste, ce à partir de quoi tout peut renaître, et parler.

 

Car le noir c'est aussi justement le signe, ce qui se détache le mieux sur un fond bien éclairé, l'ombre de la gravure rendue permanente sur la surface du marbre; c'est la couleur de l'encre, celle qui s'affirme sur le papier blanc.

 

Quant à la blancheur, si c'est d'abord ce qui "défend" le papier vierge (et je ne puis m'empêcher d'entendre cet adjectif transparaître sous l'autre dès qu'on me parle de papier "vergé"; et ces verges comment ne pas les identifier à celles qui fustigèrent Adam et Eve chassé du jardin d'éden?), -et les physiciens auront beau me dire que le blanc n'est pas la couleur la plus lumineuse, mais le jaune comme le montrent toutes les études sur les phares des automobiles, -et s'il existe toutes les couleurs d'encre, comme toutes les couleurs de papier, elles sous-entendent en quelque sorte les unes le noir, les autres le blanc-, oui, la blancheur, c'est évidemment pour nous la joie, le mariage, l'épanouissement des fleurs du pommier au printemps après l'exquis embarras rose de ses boutons, tétons et lèvres, mais c'est aussi, -et comment ne pas évoquer ici, ne pouvant le citer encore une fois, l'incomparable chapitre de Melville sur la blancheur de la baleine?- la moisissure, la pâleur, les ossements, les fantômes, le deuil oriental, donc le deuil encore, le noir sur blanc, c'est deuil sur deuil, la négation, le renversement, le négatif, et l'affirmation en quoi celui-ci se transfigure inépuisablement.

 

Le noir et blanc, c'est dans le royaume de la photographie, le domaine de la méditation sur la mort et l'écriture. Dans leur laboratoire les héritiers de Niepce voyagent aux sources mêmes de la lumière. Comme l'alchimiste ancien prétendait reproduire dans son athanor, et même accomplir toute l'histoire de l'univers, le photographe quand il s'enfonce dans la retraite du noir et blanc, s'efforce de remonter en rêve et penséee nocturne jusqu'au big bang originel et au-delà, met à l'épreuve les théories des physiciens et cherche par ses images arrachées à l'enfer de la lampe rouge, cette issue que nous appelons tous depuis que nos cellules ont commencé à percevoir à l'intérieur du ventre rouge

 

Lucinges, le 10 avril 1990