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LES SANDALES D’HERMÈS

pour Béatrice Didier



Stèle préliminaire

L’Hermès des Grecs, qui est aussi le Mercure des latins ou le Lug des Gaulois, était le messager des dieux. Plutôt que de se manifester dans toute sa force de foudre, de soleil, de feu souterrain, ou de s’embarquer dans de complexes métamorphoses, il était plus facile pour un des olympiens de lui demander de parler à sa place. Il était ainsi l’interprète de tous.

Il lui fallait pour cela se déplacer le plus rapidement possible, c’est pourquoi la Fable l’avait doté d’un chapeau ailé qui sans doute l’aidait à lever la tête et à repérer son chemin dans les embrouillaminis les plus denses, mais surtout de sandales ailées. Il était ainsi le patron des voyageurs. Non seulement des voyageurs physiques, mais aussi des pélerins à la recherche de lieux de révélations, même s’ils restaient dans le labyrinthe de leur chambre d’étude, de leur bibliothèque ou laboratoire. Il était le dieu des philosophes et en particulier de ceux qui cherchait à nous rendre jeunesse et santé, grâce à des drogues cherchées parfois sous d’autres cieux. Son caducée, bâton enlacé par deux serpents qui réconcilient leurs venins, est encore l’emblème de nos médecins et pharmaciens.

Invoqué par tous les chercheurs de secrets, interprètes de symptômes et songes, dérobeurs de feux de ciel ou de la Terre, il était tout naturellement invoqué par les voleurs, et partageait avec Apollon la vénération des écrivains.





I
COURIR LES ROUTES




A) A PIED


1) L’appel

Il y a voyage quand on part d’un lieu pour arriver dans un autre, et très généralement pour revenir au point de départ. Tout changement définitif d’habitation peut être considéré comme un périple interrompu. Mais avant la fixation même il y a l’errance. Les hommes se déplacent sur de vastes territoires qu’ils apprivoisent peu à peu, à la recherche de baies sauvages ou d’animaux, couchant où ils peuvent, dans des grottes ou des abris de feuillage.

Puis il y a l’enracinement, plus ou moins progressif. On cultive la terre, et l’on a besoin de la surveiller; on parque des troupeaux qu’il faut suivre au long de leurs transhumances. Un bâtiment marque spécialement cette fixation, le moulin, le lieu où l’on vient pour moudre le blé ou le maïs de toute la région, après l’avoir longtemps moulu à domicile à grand effort. D’abord après les hommes ou y attelle ânes ou chevaux. Puis c’est la rivière qui est domestiquée, beaucoup plus tard le vent lui-même.

Le bief qui anime la roue retient dans son mouvement et son murmure toutes les errances antérieures, annonce toutes les aventures possibles. Ainsi Schubert fait chanter son ami Willelm Müller:

“Nostalgie du meunier l’errance
il serait bien piètre meunier
qui n’aurais regretté l’errance

C’est l’eau même son professeur
qui ne s’arrête jour ni nuit
dans son obsession de l’errance

Nous l’enseignent aussi les roues
qui détestent rester tranquilles
infatigables tout le jour

Et même les cailloux si lourds
dansent dans les irisations
désirant être plus rapides

Errance errance ô nostalgie
patron patronne s’il vous plaît
laissez-moi reprendre la route”


2) Sur les chemins

Suivons le voyageur piéton dans les sentiers qu’il dessine en partie lui-même. Son attirail est des plus simples. Il lui faut comme à Hermès des sandales et un chapeau. Dans les climats rigoureux, il faut évidemment le vêtement. Dans les régions peu habitées, il faut aussi de quoi s’installer provisoirement pour la nuit, de quoi se fabriquer à manger. Le piéton emmène avec lui sa civilisation en raccourci, et même sa civilisation en raccourci et même sa situation précise dans la société d’où il vient. Ainsi aujourd’hui l’homme conserve précieusement ses documents d’identité dans ses poches, détail essentiel du vêtement masculin contemporain, la femme dans son sac.

Poche extérieure, le sac prend mainte forme, le bissac, d’antan, le baluchon du vagabond. Il s’organise peu à peu en particulier dans l’armée. Le légionnaire ou le fantassin doivent transporter avec eux armes et bagages; le romain réalise de compexes équilibres sur sa pique; le conscrit de l’empire possède un sac à dos avec compartiments et crochets lui permettant de trimballer couvertures tentes et gamelles.

Les pélerins ont un accoutrement qui les distingue: ceux de Saint Jacques ont pris la coquille pour enseigne; ils ont longue cape et bâton lequel sert à la fois pour se défendre contre les animaux sauvages ou les bandits du chemin, et de canne pour franchir les régions rocailleuses, les cols escarpés, tout en permettant d’accrocher le ballot et la gourde nécessaire dans les régions sèches les régions sèches. Ils n’ont plus besoin de transporter leur couchage, car ils se sont peu à peu organisés en routes et relais dans lesquels ils pourront trouver couvert et sécurité.

Les artisans s’organiseront peu à peu en guildes voyageuses, avec des adresses pour l’hospitalité. L’essentiel du bagage, ce sera alors l’outillage, la trousse du maçon ou du ferronnier, bientôt celle du médecin.


3) L’enseigne d’auberge.

Partout d’ailleurs où pénètre le flux du voyage, des maisons se spécialisent pour l’hospitalité. Ce sont les auberges. On y loge “à pied, à cheval et en voiture”. Mais ici contrairement aux hospices ou commanderies, il convient de payer son écot. L’aubergiste vous évalue dès l’entrée, de même que l’hôtelier d’aujourd’hui estime vos valises. Il s’agit de savoir si l’on pourra règler sa dette. Il en résulte donc que le costume du voyageur doit non seulement être commode, chaud et léger, mais manifester quelque faste. Contrairement au vagabond, au pèlerin, le client des auberges doit montrer qu’il est riche. Mais ne va-t-il pas provoquer ainsi toutes les envies des brigands et surtout des voleurs qui sont en quelque sorte son ombre. Certes il est en général armé, même si c’est légèrement; mais il y a le guet-apens et le sommeil dans des chambres où l’on est rarement seul.

Montaigne nous raconte, dans le chapitre XII du livre premier des Essais, “de la constance”, qu’il a vécu en “trois sortes de conditions” depuis son enfance. La première c’est qu’il n’avait rien à lui. La deuxième, c’est qu’ayant de l’argent il a essayé en faire des réserves. Il l’amasse dans une “boîte”:

“Allais-je en voyage, il ne me semblait être jamais suffisamment pourvu. Et plus je m’étais chargé de monnaie, plus aussi je m’étais chargé de crainte; tantôt de la sûreté des chemins, tantôt de la fidélité de ceux qui conduisaient mon bagage, duquel, comme d’autres que je connais,je ne m’assurais jamais assez si je ne l’avais devant mes yeux. Laissai-je ma boîte chez moi, combien de soupçons et pensements épineux, et qui pis est, incommunicables! J’avais toujours l’esprit de ce côté.”

La troisième, c’est qu’il dépense au jour le jour.

Donc non seulement faste mais secret. Il faut de superbes ceintures visibles pour accrocher la dague ou les pistolets, mais aussi des ceintures secrètes comme celles que nous utilisons encore dans nos promenades de touriste méditerranéen pour tenir notre bourse au plus près de notre peau, nos cartes de crédit actuelles. Ainsi Rimbaud transportait ses économies en pièces d’or sous sa chemise dans une ceinture spéciale.

Mais le voyageur était rarement solitaire. Pour résister aux détrousseurs, il préférait constituer une bande pour traverser les régions dangereuses. Surtout, c’est en général un petit morceau de société qui se déplaçait. on voyageait avec ses porteurs, domestiques ou vassaux. A partir de ce moment le bagage peut se développer considérablement. Les explorateurs du XIXème siècle transportaient avec eux, à dos d’homme, des centaines de caisses dans lesquelles étaient soigneusement emballés des instruments scientifiques et des petits palais de toile avec cuisine et salle de bains.



B) A CHEVAL


1) La plus noble conquête de l’homme

Les hommes ont réussi à déléguer leur fonction de portage à des animaux. Ainsi les marchandises traversent l’Asie par des caravanes de nombreux chameaux ou dromadaires accompagnés de quelques guides par fois montés sur les bêtes, ou sur des chévaux, mais souvent à pied. Ils sont accueillis par des caravansérails.

Mais surtout ils ont domestiqué le cheval qui va leur permettre d’aller plus loin, plus vite et de transporter avec lui, même solitaire, un bagage beaucoup plus considérable. L’auberge doit coucher et nourrir alors non seulement le cavalier, mais sa monture dont le harnachement va connaître un développement considérable: selles, étriers, rênes, etc. deviennent le support d’un étalage de richesses et d’ingéniosité.


2) La magie du voyage

Dans une des histoires que Galland a rajoutées au texte canonique des Mille et une nuits, déclarant qu’il les tient du maronite Hanna dont on n’a jamais retrouvé les texte original, nous voyons le sultan des Indes envoyer ses trois fils en pays lointains à la recherche d’objets surprenants. Celui qui ramènera le plus extraordinaire et le plus utile épousera sa cousine Nourounnihar et succédera à son père sur le trône. Ils partent à cheval solitaires tous les trois, et après s’être joints à différentes caravanes, Houssein arrive à Bisnagar, Ali à Shiraz et Ahmed à Samarcande.

Chacun trouve dans le marché un objet apparemment sans valeur, mais qui est en réalité ce qu!i est le plus utile au voyageur. Le premier, c’est un vieux tapis, mais qui peut voler et vous transporter b eaucoup plus vite que le cheval le plus rapide, le second un petit tuyau d’ivoire qui permet de voir distinctement même ce qui est très lointain, le troisième une pomme dont l’odeur guérit de toutes les maladies. Lorsque les trois frères se retrouvent, le tuyau d’ivolire leur permet de voir que la princesse est gravement malade, le tapis de se rendre auprès d’elle en quelques instants, l’odeur de la pomme de lui rendre la santé.

Il en résulte que les trois objets étaient nécessaires pour parvenir au but recherché et qu’il est toujours impossible de départager les trois frères. Mais on voit bien trois utilités fondamentales du voyage: la première, c’est l’espace du déplacement, le tapis est une voiture élémentaire qui permet de faire voyager plusieurs personnes et objets ensemble; la deuxième, c’est l’instrument d’optique ou de positionnement: lunette d’approche, télescope, sextant, astrolabe, à quoi il faut ajouter boussoles, plans, cartes, atlas; la troisième c’est la nourriture de santé, ce qu’il faut emporter avec soi pour résister aux épidémies, serpents venimeux, chutes ou changements de climat ou de régime alimentaire.

Le voyage est la région des merveilles et l’objet de voyage est intimement lié à la féérie, en particulier à cause de la particularité qu’il doit avoir d’être aussi ramassé que possible et de se développer. Aussi que de compartiments, de repliements, d’encastrements. Il ne faut pas qu’une pouce de place soit inutile. Tout ce qui est vide d’habitude doit être utilisé. Nous voudrions emporter notre maison, mais ce doit être une maison démontable.

Les mongols démontent leur yourte pour la charger sur leurs chevaux et la remonter lors d’une autre escale. Ainsi le mongol Kubla Khan, à peine éveillé de son errance ancestrale, dans la cité de Ciandu, à côté du palais de l’enracinement, tout en marbre, maintient un mobile palais de bambou qui fait l’émerveillement de Marco Polo:

“Et de plus le grand Can a fait son palais bâtir de telle sorte que sans peine il peut le faire démonter et porter là où il veut; et quand il est rebâti, plus de deux cents fortes cordes de soie le maintiennent tout au tour comme une tente, parce qu’en raison de la légèreté du bambou, le vent le jetterait par terre. Et vous dis que le grand Can demeure là trois mois de l’année, juin, juillet et août, tantôt dans le palais de marbre, tantôt dans le palais de bambou, et c’est pour échapper à la chaleur brûlante, car l’air y est plus frais et tempéré qu’en autres lieux. Et pendant ces trois mois que vous avez ouï, le grand Can tient le palais dressé, mais dès qu’il s’en va, et il fait démonter, et tous les autres mois le garde en monceaux et paquets.”


3) La toile des fées

Le fées fournissent à leurs protégés des objets de voyage hyperboliques: tentes immenses qui tiennent à l’intérieur d’un dé à coudre, puis se déploient. Je choisis cet exemple dans La Chatte blanche de Madame d’Aulnoy: Il s’agit encore d’un roi qui a trois fils et leur demande de lui trouver d’abord le plus beau chien du monde, puis une pièce de toile “si fine qu’elle puisse passer par le trou d’une aiguille à faire le point de Venise”. Les deux aînés n’y parviennet pas, mais le dernier a l’aide de la chatte blanche apporte une boîte couverte de rubis dans laquelle on trouve une noix qu’il casse.

“Il croyait y trouver la pièce de toile tant vantée; mais il y avait au lieu une noisette. Il la cassa encore et demeura surpris de voir un noyau de cerise. Chacuin se regardait; le roi riait tout doucement et se moquait que son fils eût été assez crédule pour croire apporter dans une noix une pièce de toile...Il cassa donc le noyau de crise qui était rempli de son amande... Il ouvre l’amande et trouve un grain de blé, puis dans le grain de blé un grain de millet... cependant il ouvrit le grain de millet, et l’étonnement de tout le monde ne fut pas petit quand il en tira une pièce de toile de quatre cents aunes, si merveilleuse que tous les oiseaux, les animaux et les possons y étaient peints avec les arbres, les fruits et les plantes de la terre, les rochers, les raretés et les coquillages de la mer, le soleil, la lune les étoiles, les astres et les planètes des cieux. Il y avait encore le portrait des rois et autres souverains qui règnaient pour lors dans le monde; celui de leurs femmes, de leurs maîtresses, de leurs enfants et de tous leurs sujets, sans que le plus petit polisson y fût oublié. Chacun, dans son état, faisait le personnage qui lui convenait et était vêtu à la mode de son pays.”

C’est une tapisserie encyclopédique miniature. C’est un peu la “toile” que nos ordinateurs essaient de faire passer par le chas de leur ligne téléphonique et de leurs puces.



C) EN VOITURE


1) De la marche à la glisse

Le tapis volant est une voiture paradoxale en ce qu’il ne comporte pas de parois, et qu’on ignore ce qui le fait mouvoir.

Le piéton peut se faciliter les traversées de régions austères, des fleuves ou des lacs glacés en adaptant à ses membres des patins qui vont lui faire découvrir des vitesses bien supérieures à celles qu’il peut atteindre par la course. Pour les pentes neigeuses ce seront les skis. L’individu augmente sa mobilité. Mais l’organisation sociale a souvent demandé à l’un de transporter l’autre.

Faisons défiler d’abord les véhicules à énergie humaine: les chaises des marquises de Versailles, celle dans laquelle l’Inca visitait son empire en escaladant les Andes, puis les palanquins de l’antiquité romaine ou chinoise.

Voici maintenant les traîneaux tirés par des chiens, des chevaux même, des troïkas. Ou conduits par des patineurs; dans Le Collier de la Reine Dumas nous montre le jeune Philippe de Taverney pousser le traineau de Marie-Antoinette sur la pièce d’eau des Suisses gelée, en rivalisant avec les patineurs professionnels.


2) L’avènement du cercle

Puis vient le règne de la roue. Voici la bicyclette individuelle, ou le tricycle, qui peut devenir tri-porteur, les brouettes, les pousses-pousses puis cyclopousses mus par des humains, les charettes tirées par des ânes, les chariots des rois fainéants tirés par des boeufs, les chars tirés par un cheval, par deux chevaux, quatre chevaux, tout un immense attelage.

A l’intérieur de ces maisons roulantes que d’objets peuvent s’entasser, s’insinuer les uns dans les autres! La roulotte apparait comme une sorte de coquille secrétée par son occupant; elle peut posséder ainsi une remarquable expressivité.


3) La roulotte laboratoire

Voici, le véhicule avec lequel Alexandre Dumas fait apparaître les sorciers modernes dans la France Louis XV.

“La caisse principale... était peinte en bleu clair et portait en pleins panneaux un élégant tortil de baron, surmontant un J et un B artistement enlacés.”

Ce sont les initiales de Joseph Balsamo dans le roman qui porte son nom.

“ Deux fenêtres... avec des rideaux de mousseline blanche donnaient du jour dans l’intérieur; seulement ces fenêtres à peu près invisibles au profane vulgaire, étaient pratiquées dans la partie antérieure de cette caisse et donnaient dans le cabriolet. Un grillage permettait à la fois de causer avec l’être, quel qu’il fût, qui habitait cette caisse, et de s’appuyer... contre les vitres sur lesquelles étaient tendus ces rideaux.
Cette caisse postérieure... ne recevait donc le jour que par ces fenêtres, et d’air que par un vasistas vitré ouvrant sur l’impériale; enfin, pour compléter la série des singularités que ce véhicule offrait aux regards des passants, un tuyau de tôle, excédant cette impériale d’un bon pied pour le moins, vomissait une fumée aux panaches bleuâtres qui s’en allaient blanchissant en colonnes et s’élargissant en vagues dans le sillage aérien de la voiture emportée.”

Quand nous jetterons un coup d’oeil dans l’intérieur, nous nous apercevrons que cette voiture est “hermétique” dans un autre sens encore; c’est le laboratoire d’un alchimiste:

“Trois murailles chargées de casiers qui eux-mêmes étaient pleins de livres, enfermaient le fauteuil siège ordinaire et sans rival de ce personnage bizarre en faveur duquel on avait ménagé, au-dessus des livres, des tablettes où l’on pouvait placer bon nombre de fioles, de bocaux et de boîtes enchâssées dans des étuis de bois, comme on fait de la vaisselle et des verreries dans un navire; à chacun de ces casiers ou de ces étuis le vieillard qui paraissait avoir l’habitude de se servir tout seul, pouvait atteindre en roulant son fauteuil que, arrivé à destination, il haussait ou abaissait à l’aide d’un cric attaché aux flancs du siège et qu’il faisait jouer lui-même.
...En face de la portière, outre les fioles et les alambics, s’élevait, plus rapproché du quatrième panneau resté libre pour l’entrée et la sortie..., un petit fourneau avec son auvent, son soufflet de forge et ses grilles, ...employé en ce moment à chauffer à blanc un creuset et à faire bouillir une mixture qui laissait échapper dans ce tuyau que nous avons vu sortir de l’impériale, cette mystérieuse fumée...”


4) La roulotte théâtre

Hugo, dans L’Homme qui rit développe cette voiture de science jusqu’à en faire un instrument d’éducation par le théâtre. C’est la Green Box dans laquelle Ursus, un autre “sorcier”, voyage avec sa troupe, et à l’intérieur de laquelle est conservée sa forme antérieure, la “cahute” qui en était encore à la traction humaine quelque peu aidée par celle du loup-chien Homo. La Green-Box ressemble à un navire, non seulement à l’extérieur:

“Cela ressemblait à une coque de navire qu’on aurait renversée, la quille pour toit, le pont pour plancher, et mise sur quatre roues.”

Mais aussi à l’intérieur:

“ Un aménagement de navire n’est pas plus concis et plus précis que ne l’était l’appropriation intérieure de la Green-Box. Tout y était casé, rangé, prévu, voulu.”

Aménagement fort complexe, car il faut non seulement qu’il soit un abrégé du monde, mais un arrangement pour montrer au spectateur ce qu’il en ignore.

“ Le berlingot était coupé en trois compartiments cloisonnés. Les compartiments communiquaient par des baies libres et sans porte. Une pièce d’étoffe tombante les fermait à peu près. Le compartiment d’arrière était le logie des hommes,”

(incluant la forme antérieure, la “cahute”),

“le compartiment d’avant était le logis des femmes, le compartiment du milieu, séparant les deux sexes, était le théâtre. Les effets d’orchestre et de machines étaient dans la cuisine. Une soupente sous la voussure du toit contenait les décors, et en ouvrant une trappe à cette soupente on démasquait des lampes qui produisaient des magies d’éclairage...
La Green-Box, fabriquée sur la savante épure d’Ursus, offrait ce raffinement ingénieux qu’entre les deux roues de devant et de derrière, le panneau central de la façade de gauche tournait sur charnière à l’aide d’un jeu de chaînes et de poulis et s’abattait à volonté comme un pont-levis. En s’abattant il mettait en liberté trois supports fléaux à gonds qui, gardant la verticale pendant que le panneau s’abaissait, venaient se poser droits sur le sol comme les pieds d’une table, et soutenaient au-dessus du pavé, ainsi qu’une estrade, le panneau devenu plateau. En même temps le théâtre apparaissait, augmenté du plateau qui en faisait l’avant-scène. Cette ouverture ressemblait absolument à une bouche de l’enfer, au dire des prêcheurs puritains en plein vent qui s’en détournaient avec horreur.”

Les tribus des Romanichels multiplient leurs roulottes qui vont de champ de foire en champ de foire pour montrer leurs ménageries et leurs tours d’adresse.


5) Les compagnies

Mais la plupart du temps on utilise la voiture pour aller d’un domicile fixe à un autre, fût-il provisoire. Des services s’organisent Les auberges deviennent des relais dans lesquels non seulement hommes et chevaux ont vivre et couvert, mais où l’on change d’équipage pour améliorer la vitesse. Avec le développement de la diligence, les bagages s’épanouissent: coffres, malles qui deviennent énormes jusqu’à pouvoir cacher des êtres humains morts ou vifs, avec des aménagements pour que les vêtements ne souffrent pas trop des cahots; mais comme la place est toujours étroitement limitée malgré tout, on cherche la miniaturisation de tout ce qui va nous manquer. Alors apparaissent de merveilleux nécessaires de toilette et de petit-déjeuner.

Au début de son essai sur La malle-poste anglaise Thomas de Quincey remarque que ce nouveau mode de locomotion doit l’influence qu’il a sur ses rêves à quatre raisons:
1) la vitesse alors inégalée, qui lui découvrit la splendeur du mouvement,
2) les effets théâtraux des lanternes au milieu de l’obscurité des chemins de traverse,
3) la beauté et la puissance des chevaux sélectionnés pour ce service,
4) le sentiment d’une intellignce directrice qui parvenait à coordonner tous les efforts en dépit des distances et des intempéries, comme si tous les employés obéissaient à la baguette de quelque grand chef d’orchestre.

Il note que deux malles-postes, partant en même temps des deux termes d’un itinéraire en sens inverse, se rencontraient presque toujours sur le pont de la mi-chemin.

Ce sont déjà les plaisirs des horaires qui se développeront considérablement avec les chemins de fer, puis les compagnies d’aviation.


6) Le théâtre de la mode

En dehors des voyages proprement dits, les voitures se perfectionnent pour devenir l’écrin des femmes qui vont défiler au bois pour montrer leurs atours et beautés. Il y faut alors les plus beaux chevaux, les plus beaux matériaux, les inventions les plus ingénieuses pour un confort amélioré.

Dans L’Éducation sentimentale Frédéric Moreau, en berline de louage avec Rosanette, se plonge dans le grand éventaire parisien:

“ Alors passa devant eux, avec des miroitements de cuivre et d’acier, un splendide landau attelé de quatre chevaux, conduits à la Daumont par deux jockeys en veste de velours, à crépines d’or. Mme Dambreuse était près de son mari, Martinon sur l’autre banquette en face; tous les trois avaient des figures étonnées.
“Ils m’ont reconnu!” se dit Frédéric.
Rosanette voulut qu’on arrêtât, pour mieux voir le défilé. Mme Arnoux pouvait reparaître.”

Il l’avait aperçue quielque temps plus tôt dans un cabriolet milord.

“Il cria au postillon:
-Va donc! va donc! en avant!
Et la berline se lança vers les Champs-Élysées au milieu des autres voitures, calèches, briskas, wurts, tandems, tilburys, dog-carts, tapissières à rideaux de cuir où chantaient des ouvriers en goguette, demi-fortunes que dirigeaient avec prudence des pères de famille eux-mêmes. Dans des victorias bourrées de monde, quelque garçon, assis sur les pieds des autres, laissait pendre en dehors ses deux jambes. De grands coupés à sièges de drap promenaient des douairières qui sommeillaient; ou bien un stepper magnifique passait, emportant une chaise, simple et coquette comme l’habit noir d’un dandy...
Par moments les files de voitures, trop pressées, s’arrêtaient toutes à la fois sur plusieurs lignes. Alors on restait les uns près des autres et l’on s’examinait. Du bord des panneaux armoriés, des regards indifférents tombaient sur la foule; des yeux pleins d’envie brillaient au fond des fiacres; des sourires de dénigrement répondaient aux ports de tête orgueilleux; des bouches grandes ouvertes exprimaient des admirations imbéciles; et çà et là quelque flâneur, au milieu de la voie, se rejetait en arrière d’un bond, pour éviter un cavalier qui galopait entre les voitures et parvenait à en sortir. Püis tout se remettait en mouvement; les cochers lâchaient les rênes, abaissaient leurs longs fouets; les chevaux, animés, secouant leur gourmette, jetaient de l’écume autour d’eux; et les croupes et les harnais humides fumaient dans la vapeur d’eau que le soleil couchant traversait.”

On dirait une description de naturaliste émerveillé; tous ces noms de voitures pourrraient être ceux d’oiseaux exotiques. L’admiration va aux nouveautés; elle s’adresse dans les pires cas (c’est l’”admiration imbécile”) à la fortune et donc à la puissance nécessaire à l’étalage de ce faste; enfin et surtout elle s’attache à la beauté de la femme que tous ces accessoires multiplient.


7) Le peintre de la vie moderne

La voiture apparaît parfois comme un merveilleux appareil artistique qui nous révèle des aspects inconnus de la réalité.

Ainsi pour Baudelaire, le peintre par excellence de la modernité, Constantin Guys, peut avec ses croquis de la vie mondaine, se révéler un critiaque d’art et de moralité de premier ordre. Il lui faut pour cela non seulement le coup d’oeil mais la science longuement acquise:

“ Un autre mérite qu’il n’est pas inutile d’observer en ce lieu, c’est la connaissance remarquable du harnais et de la carrosserie. M. G. dessine et peint une voiture, et toutes les espèces de voitures, avec le même soin et la même aisance qu’un peintre de marines consommé tous les genres de navires. Toute sa carrosserie est parfaitement orthodoxe; chaque partie est à sa place et rien n’est à reprendre. Dans quelque attitude qu’elle soit jetée, avec quelque allure qu’elle soit lancée, une voiture, comme un vaisseau, emprunte au mouvement une grâce mystérieuse et complexe très difficile à sténographier. Le plaisir que l’oeil de l’artiste en reçoit, est tiré, ce semble, de la série de figures géométriques que cet objet, déjà si compliqué, navire ou carrosse, engendre successivement et rapidement dans l’espace.”

C’est déjà l’esthétique des futuristes. Les roues dans leur mouvement donnent naissance à des faisceaux de cycloïdes et de spriales qui remplissent l’espace d’une inépuisable symphonie. Tout geste féminin trace une série de position que détaillera le cinéma, hantant le présent de ses atitudes passées et futures avec tous les aiguillages des possibilités.







II
L’ÂGE DES MOTEURS





A) LE CHEMIN DE FER


1) La muse de la vapeur

Enfin les hommes réussirent à remplacer les êtres vivants par des machines. Ce fut d’abord la domestication de la vapeur, qui impliqua d’abandonner les anciennes routes pour leur substituer de doubles rubans de métal qui bientôt sillonnèrent toutes les campagnes, réunirent les côtes atlantique et pacifique des États-unis, traversèrent d’un bout à l’autre la Sibérie.

Les villes rivalisèrent de gares somptueuses avec des restaurants et des hôtels. Mille porteurs avec leurs diables vinrent aider les voyageuses à installer leurs malles dans les fourgons et les filets, avant de les abandonner à la contemplation du paysage défilant latéralement.

On perçait des tunnels à tavers les montagnes; on lançait des viaducs par-dessus les vallées.

Les classes sociales se marquaient selon le prix du ticket. Bientôt l’on aménagea des salles à manger et des chambres; les murs se couvrirent de marqueteries; sous leurs abat-jours incarnat des lampes dispensaient une lumière douce sur les tables vernies pour les liseurs de journaux.

Les sifflets annonçaient l’approche dans les campagnes, les panaches de fumée remplaçaient les clochers sur l’horizon. A l’intérieur des wagons une musique profonde ensorcelait les coeurs. Les enfants l’imitaient dans leurs jeux et les compositeurs d’en inspiraient.

Sans même avoir eu besoin de l’emprunter en réalité, Blaise Cendrars fit résonner avec sa Prose les échos du Transsibérien sur toute la Terre:

“Je reconnais tous les pays les yeux fermés à leur odeur
Et je reconnais tous les trains au bruit qu’ils font
Les trains d’Europe sont à quatre temps tandis que ceux d’Asie sont à cinq ou sept temps
D’autres vont en sourdine sont des berceuses
Et il y en a qui dans le bruit monotone des roues me rappellent
la prose lourde de Maeterlinck
J’ai déchiffé tous les textes confus des roues et j’ai rassemblé les
éléments épars d’une violente beauté
Que je possède
Et qui me force.”


2) Les avant-coureurs de Balbec

Les chemins de fer avec leurs rails et leurs aiguillages vont considérablement renforcer le sentiment de maîtrise orchestrale que de Quincey pressentait dans la malle-poste. L’horaire devient un puisant fournisseur de rêves. Que d’aventures se sont esquissées dans sa consultation! Ainsi le jeune narrateur d’ À la Recherche du Temps pe rdu développe un merveilleux tourisme mental:

“ J’aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d’une heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon coeur palpitât lire, dans les réclames des Compagnies de chemin de fer, dans les annonces de voyages circulaires, l’heure de départ; elle me semblait inciser à un point précis de l’après-midi une savoureuse entaille, une marque mystérieuse à partir de laquelle les heures déviées conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu’on verrait, au lieu de Paris, dans l’une de ces villes où le train passe et entre lesquelles il nous permettrait de choisir; car il s’arrêtait à Bayeux, à Coutances, à Vitré, à Questambert, à Pontorson, à Balbec, à Lannion, à Lamballe, à Benodet, à Pont-Aven, à Quimperlé, et s’avançait magnifiquement surchargé de noms qu’il m’offrait et entre lesquels je ne savais lequel j’aurais préféré, par l’impossibilité d’en sacrifier aucun.”

C’est que non seulement on peut imaginer où l’on va, en précisant des itinéraires complexes qui fournissent l’occasion de visiter tel ou tel site qui ne nous aurait pas tellement attiré en lui-même, mais qui, selon l’expression des guides touristiques, “vaut le détour”, mais surtout on sait à quelle heure on peut arriver ou repartir, ce qui permet, selon la saison, de savoir dans quelle lumière nous apparaîtront les monuments ou paysages, et aussi d’organiser d’avance le scénario de la journée. Les noms, dans la sécheresse de leur colonne, s’imprègnent des images fournies par les affiches ou les dépliants, au risque d’ailleurs de malentendus; leurs syllabes deviennent une sténographie musicale d’où l’interprète peut faire sortir d’inépuisables mélodies.

“...j’avais beau les comparer, comment choisir, plus qu’entre des êtres individuels qui ne sont pas interchangeables, entre Bayeux si haute dans sa noble dentelle rougeâtre et dont le faîte était illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe; Vitré dont l’accent aigu losangeait de bois noir le vitrage ancien, le doux Lamballe qui, dans son blanc, va du jaune coquille d’oeuf au gris perle; Coutances, cathédrale normande, que sa diphtongue finale, grasse et jaunissante, couronne par une tour de beurre; Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche suivi de la mouche; Qestambert, Pontorson, risibles et naïfs, plumes blanches et becs jaunes éparpillés sur la route de ces lieux fluviatiles et poétiques; Benodet, nom à peine amarré que semble vouloir entraîner la rivière au milieu de ses algues; pont-Aven, envolée blanche et rose de l’aile d’une coiffe légère qui se réflète en tremblant dans une eau verdie de canal; Quimperlé, lui, mieux attaché, et depuis le moyen âge, entre les ruisseaux dont il gazouille et s’emperle en une grisaille pareille à celle que dessinent, à travers les toiles d’araignée d’une verrière, les rayons de soleil changés en pointes émoussées d’argent bruni?”


3) Les gares

L’installation du chemin de fer a provoqué la construction de grands bâtiments au coeur des villes, dont ils sont souvent devenu des monuments, des points de repère essentiels. Qui peut oublier la gare babylonienne de Milan?. Ou l’arrivée à Roma-Termini pratiquement dans les thermes de Dioclétien? Le débarqué à Venise sur la naissance du grand canal? A Londres de grands hôtels ajoutentaux façades néo-gothiques des gares des étages qui se perdent dans la brume. A New York, Pennsylvania Station reconstitue la grande salle des thermes de Caracalla. L’étoile ferroviaire ranime celle des voies romaines et la hantise de l’Empire.

A Paris, le système des gares a été le triomphe de l’architecture de fer. Claude Monet avait déjà senti la qualité atmosphérique de la gare Saint-Lazare dont la salle des pas-perdus avec ses mosaïques de verre et miroirs me semblait un prélude obligé. Celle que je pratique le plus désormais, c’est celle de Lyon avec la tour de son horloge, son corridor à itinéraire pictural, et le magnifique restaurant qui donne d’un côté sur les voies, de l’autre sur la place, avec ses plantureuses cariatides vieil or encadrant des toiles datant de l’exposition 1900, remarquablement lumineuses, dont la succession se termine par une évocation de Venise, et le mobilier d’époque à peu près respecté: cuirs profonds, arabesques de laiton rutilant.

C’est dans la galerie des marchands de l’ancienne gare Montparnasse, si mal remplacée par son gratte-ciel, que j’ai vu pour la première fois des films: documentaires, burlesques américains. La liaison entre les locomotives et le cinéma me paraissait aller de soi. Le train était tout naturellement un sujet, un décor pour cet art encore nouveau.

Quand j’arrive par le train dans une ville que je ne connais pas encore, j’ai tendance à m’attarder dans le quartier de la gare. C’est à partir de là que je la vois. Je cherche à vérifier mes premières impressions, à les accentuer, tout en préparant mon départ.


4) Souvenirs ferroviaires

C’est avant la guerre de 39-45. Nous allons passer le mois de juillet au bord de la mer, à Loquirec. Le train nous mène jusqu’à Morlaix. Comme mon père travaille aux chemins de fer de l’Ouest ou de l’État (ce n’était pas encore la SNCF), nous pouvons investir tout un compartiment de première classe. C’est que nous sommes sept enfants les trois plus petits sont installés dans des hamacs; les deux moyens se couchent dans les filets; les deux plus grandes sont sur les sièges, la tête sur les genoux des parents. Au petit matin, on relève le rideau pour apercevoir la mer à Lamballe. On se débarbouille à l’eau de Cologne et chacun reçoit un petit morceau de sucre imprégné d’eau de mélisse pour faciliter le réveil.

Je pars pour Salonique où je dois rejoindre mes collègues au lycée français. C’est la seule fois que j’ai pris l’Orient-express. Deux jours et trois nuits. Pendant la première j’ai partagé mon wagon-lit, puis je me suis trouvé seul dans mon compartiment où j’ai vite pris mes habitudes. Après une visite au wagon-restaurant, j’avais l’impression de me retrouver chez moi. Le voyage aurait pu durer une semaine.

Invités en famille à Berlin en 1964, peu après la construction du mur, deux compartiments-lits communiquant; nous avions déjà trois filles. C’était un superbe wagon d’époque tsariste, avec marqueterie et un immense poële à bois qu’un moujik chargeait toute la nuit. Il venait nous offrir du thé dans des verres à monture argentée représentant l’aigle à deux têtes. L’impression d’obscurtié quasi-totale, comme pendant l’occupation, pour la traversée de la zone soviétique.

Aux États-unis, après une année de séjour au Far-west, nous prenons le train superchief qui venait d’être remis en service. Quatre filles, une tante qui était venue nous aider pour le voyage. Trois compartiments et la jouissance du wagon panoramique pour nous pénétrer une dernière fois de la splendeur des déserts. Changement à Chicago pour un train beaucoup moins reluisant qui n’est parti qu’avec quatre heures de retard et est arrivé dans la banlieue de New York avec douze. Dans le hall d’attente, l’amoncellement de nos malles qui nous suivaient dans les fourgons.


5) Paysages ferroviaires

Ce devait être à l’exposition internationale de 1937, dans le pavillon des chemins de fer. On s’installait dans des wagons, et par les fenêtres latérales on regardait défiler des bandes de toile sur lesquelles étaient peints des éléments de paysage. Ce qui m’avait frappé, c’était la différence des vitesse. Le ciel ne bougeait pas; l’horizon défilait très lentement, les vallons, les villages intermédiaires avec leurs clochers s’attardaient un peu; on avait le temps d’en profiter; par contre les plans les plus proches se précipitaient de telle sorte que souvent l’on ne réussissait pas à les identifier. C’était un voyage continu, dans un itinéraire de fantaisie qu’il m’avait fallu refaire plusieurs fois pour comprendre que cette porte qui passait représentait une vigne grimpant sur une pergola, avec un paysan provençal cueillant une grappe.

Le paysage ferroviaire est indissociable de ces harmoniques de la vitesse. C’est tout à fait différent du site où l’on peut s’installer, s’approcher pour voir tel ou tel détail, tourner autour d’une colonne ou d’une fontaine. Il faut absolument le prendre au vol. Mais quelle maîtrise parfois dans le tempo cinématographique! Je pense pâr exemple à la vitesse qui augmente doucement au sortir des villes, tandis que défilent faubourgs et zones industrielles, ou au ralentissement quand on pénètre dans une grande gare même si l’on ne doit pas s’y arrêter.

Après les vallonnements du plateau jurassien, le train venu de Fribourg débouche brusquement sur le Léman, avec non seulement une immense dilatation d’horizon, les grandes Alpes dans la brume de l’autre côté de la surface liquide tout en bas dans laquelle souvent elles se réfléchissent, surface souvent parcourue de frémissements vers laquelle les escaliers des vignes descendent leurs triangles cubistes, mais aussi une intensification de la lumière qui ne vient plus seulement d’en haut, mais d’en bas.

Lorsqu’on longe un lac, l’autre rive apparaît comme à la fois lointaine et stable, dévorée de lumière, doucement séductrice, tandis que tous les oiseaux proches disparaissent comme s’ils venaient de s’envoler parmi des roseaux que nous n’individualisons pas, que nous saisissons seulement comme une matière, un grain de rivage.

Souvent les mouvements du paysage sont séparés l’un de l’autre par un tunnel, comme ceux d’une sonate par un silence. Quelquefois c’est une succession; des averses de lumière s’effacent aussitôt, comme si elles luttaient contre la résistance des ténèbres, et puis, après quelque virage, c’est la découverte d’un autre pays, d’un autre climat, d’une végétation différente, presque d’une autre saison, en tous les cas d’un autre sentiment de la saison.

Quand je revenais de Genève à Nice en février, après une nuit cahotée, ayant quitté la veille les brumes du Léman, le soleil m’envoyait un rayon pour me dire de lever le store, et je buvais dans une surprise renouvelée chaque fois, la splendeur des mimosas dans les vallées de l’Estérel.

Parfois des aventures étranges: un matin le soleil m’éveille et je ressens une forte odeur de bière avec un bruit de verres entrechoqués. Sans doute étais-je très fatigué cette nuit-là; non seulement l’entrée d‘un autre voyageur dans le compartiment ne m’avait pas éveillé, mais j’étais resté insensible à toutes ses commandes, son ingurgitation, et son départ. Le sol était couvert d’une quinzaine de petites bouteilles qui roulaient à qui mieux mieux parmi les flaques baveuses, ce qui produisait toutes sortes de reflets mouvants.


6) Les wagons-restaurants

J’aimais la virtuosité des garçons qui se faufilaient entre les tables avec leur plateau sur l’épaule, apportant Listrac ou Badoit.

Pendant des années j’ai pu emprunter entre Genève et Avignon où je changeais pour Nice, la ligne du Talgo pour Barcelone qui comportait encore un wagon-restaurant alors qu’il n’y en avait déjà plus en France. On pouvait y boire du Xéres et manger du fromage de la Manche. Cela faisait comme un petit détour par l’Espagne, avec la sonorité des langues. Et les fenêtres étaient vastes, encadrant bien la fuite du paysage.

Aux heures propices certains wagons-restaurants suisses sont aménagés de telle sorte qu’il y a des places en face des fenêtres. Le regard se fixe alors sur l’horizon plus stable que l’on peut détailler longuement, alors que les éléments rapprochés sont confisqués par la vitesse, forment simplement des ombres rapides comme des battements d’ailes. Parfois on longe encore des lignes télégraphiques ou de haute-tension. C’est de là qu’on les voit le mieux se transformer en une sorte de partition souple, montant, descendant, se croisant, s’éloignant, se rapprochant, trop rapidement pour que les oiseaux qui s’y perchent puissent être perçus autrement que comme des graines lâchées au vent par un semeur d’autrefois.

Dans les trains japonais pas de wagons-restaurants, mais de petites épiceries où l’on peut acheter non seulement de quoi boire, mais ces boîtes ingénieusement aménagées nommées “bentô” que nous pouvons d’ailleurs voir dans nos trains lorsque des troupes de Japonais moyennement aventureux doivent se nourrir, avec leurs petits bols et leurs baguettes, traductions modernes et un peu vulgaires de ces merveilleuses boîtes pour pique-niquer sous les cerisiers en fleurs de l’époque des Tokugawa.




B) L’EXPLOSION DOMPTÉE


1) Chevaux mécaniques

La machine se délivre des rails. Les démarrages sont d’abord difficiles. Il faut tourner la manivelle ce qui demande parfois des qualités d’athlète. On veut rivaliser d’élégance avec les voitures à chevaux dont toutes les techniques sont utilisées: menuiseries, selleries, quincailleries. Les métaux rutilent, les cuirs luisent, les incrustations brillent. Comme la vitesse augmente, on a besoin de costumes spéciaux contre le vent et la poussière: pelisses et voilages

Les bicyclettes se motorisent aussi. Les anciennes bottes des cavaliers retrouvent leur utilité; on imagine des casques de cuir contre les chutes.

D’innombrables modèles rivalisent de séduction, certains sont splendides, d’autres mystérieux comme les limousines des gangsters avec leurs vitres noires, leurs divans et leurs bars. Les transports en commun traduisent pour l’essence les anciens wagons des trains: autobus, autocars.

Il faut alors changer la matière et le tracé des artères. Les autoroutes fendent le paysage en multipliant tunnels et viaducs qui rivalisent avantageusement avec ceux du chemin de fer. Les campagnes sont saupoudrées de stations d’essence. Comme on avait besoin d’écuries dans les auberges, il faut des garages aux hôtels, des parkings pour tous les commerces.

Les trains eux-mêmes changent de combustible et s’ils ne sont que plus polluants, perdent leur aigrette de fumée. Les roulottes se transforment en caravanes, camping-cars, mobil-homes qui rivalisent de mieux en mieux avec les habitations sédentaires.

L’électricité offre ses services, multipliant dans les villes tramways et trolleys. Bientôt ce sont les trains eux-mêmes qui l’utilisent, changeant complètement leur musique.



2) Un rêve d’artiste

La construction en série, même pour les modèles les plus coûteux, laisse peu de place à l’expression individuelle et à l’apparition d’admirables monstres comme les roulottes que nous avons évoquées, mais il y a de remarquables exceptions comme la voiture-villa de Raymond Roussel, ainsi décrite dans la Revue du Touring-Club de France dans son numéro d’août 1926:

“L’auteur d’Impressions d’Afrique dont tant d’esprits distingués vantent le génie, a fait établir sur ses plans une automobile de 9 mètres de long sur 2,30 de large.
Cette voiture est une véritable petite maison. Elle comporte en effet, par suite de dispositions ingénieuses: un salon, une chambre à coucher, un studio, une salle de bains, et même un petit dortoir pour le personnel qui est composé de trois hommes (deux chauffeurs et un valet de chambre).
La carrosserie oeuvrée par Lacoste est d’une grande élégance et son aménagement intérieur est aussi original qu’ingénieux. En voici deux exemples: la chambre à coucher se transforme le jour en studio ou en salon; quant à la partie avant (derrière le siège du conducteur), elle devient le soir une petite chambre où les trois hommes cités plus haut peuvent tenir à l’aise et faire leur toilette (il y a un lavabo dans le coffrage que l’on aperçoit à gauche du conducteur et du volant de direction).
...
Il y a le chauffage électrique et une cheminée à gaz d’essence. Le chauffe-bain fonctionne également à gaz d’essence.
Le mobilier a été prévu pour répondre à tous les besoins. Il comprend jusqu’à un coffre-fort Fichet.
Une excellent installation de TSF permet de capter les émissions de tous les postes européens.
Cette description, quoique brève, permet de voir que cette vériable villa roulante -qui peut se compléter d’une cuisine-remorque- permet à son propriétaire de retrouver dans un cadre à peine rétréci toutes les douceurs du home familier.
...
A peine construite, la roulotte est partie l’an dernier aux beaux jours effectuer une randonnée de 3000 kilomètres à travers la Suisse et l’Alsace. Chaque soir M. Roussel changeait d’horizon.”

Les photographies illustrant cet article sont reproduites dans l’ouvrage de François Caradec. Roussel n’utilisera cette voiture que deux ans. On ne sait ce qu’elle est devenue.


3) Paysages routiers

On peut s’arrêter lorsque, par exemple, un panneau nous avertit d’un “point de vue”. On suspend alors la vitesse, on range le véhicule, on sort, on se promène un peu, on se penche sur le parapet pour boire une gorgée de gouffre, d’enfilade ou de panorama.

Lorsqu’on reprend la route, c’est son paysage spécifique qui nous saisit. On le voit de face; ce qu’on regarde d’abord, c’est la route même, le paysage apparaissant comme deux ailes de celle-ci, battant plus ou moins vite. Le sentiment de pénétration est d’autant plus fort que l’on va plus droit. Ainsi aux Etats-unis, lorsqu’on a quitté la côte Est et les Appalaches, on s’enfonce avec les autoroutes si justement nommées “tourne-broches”, avec une vitesse régulière dont on peut confier la surveillance à la machine (mais attention à la somnolence ou même à l’ivresse, alcool ou pas), et l’on voit sur les panneaux les distances kilométriques diminuer vers telle grande ville repère; on franchit les unes après les autres, les frontières entre les états.

A l’opposé, dans la route de montagne, les lacets transforment rythmiquement le point de vue. On ralentit pour le virage, on accélère. on voyait tel sommet, on le quitte pour tel autre, que l’on quittera dans quelques instants pour retrouver le premier, plus loin, plus proche, sous une autre face, se découpant autrement, laissant apparaître tel autre sommet qu’il cachait la fois précédente. La route de crête nous balance d’un versant à l’autre.

Le long de la mer les corniches font dialoguer les horizontales parfois interrompues par des îles, avec les fantaisies des rochers et des cimes.





III
SUR L’EAU




A) AU GRÉ DES COURANTS

Avant d’établir un pont sur un fleuve, il convient de le franchir. Quand il n’y a pas de gué praticable il faut nager, ou bien l’on utilise un tronc d’arbre à la dérive que l’on dirige comme on peut. En les liant les uns aux autres on constitue des radeaux qui descendent le fil des rivières, immenses parfois comme ceux qui transportent l’abattage des forêts au Canada. On s’y installe en y dressant non seulement tentes mais cabanes. Les jangadas deviennent des villages.

Le plus fameux de ces véhicules à la dérive, c’est l’arche qu’a construit Noé pour sauver non seulement sa famille, mais toutes les espèces animales vivant hors des eaux. Le flot montant l’emporte et le dépose en redescendant. Le seigneur dit à Noé:

“Fais-toi une arche (c’est-à-dire un coffre) en bois résineux et en roseaux que tu enduiras de bitume en dedans et en dehors. ...Trois cents coudées pour la longueur, cinquante pour sa largeur, trente pour sa hauteur (en donnant à la coudée approximativement 50cm, cela nous donne une construction de 150 mètres sur 25, sur 15). Tu la recouvriras d’un pont avec l’entrée sur le côté et trois étages par dessus.”

On nous apprend un peu plus loin que ce bâtiment a non seulement une porte, mais une fenêtre. Quant aux aménagements intérieurs, on imagine des sols superposés sur lesquels les animaux se disposent à leur guise et les hommes aussi à qui nous accorderons la jouissance d’un feu. Rien n’est prévu pour assurer un mouvement ou une direction. La visibilité est extrêment faible, car il faut avant tout se protéger de la pluie ruisselante. C’est seulement lorsque la colombe ramène un rameau d’olivier, que Noé sort sur le pont de son arche et s’aperçoit que le sol est sec, donc qu’il s’est échoué.





B) DOMPTER LES FLOTS


1) A force de bras

Même sur le tronc qu’il chevauche, l’aventurier primitif s’efforce d’éviter les rochers, pousse du pied pour traverser la passe. Il adapte à ses bras des prolongements qui en multiplient la force: rames ou pagaies; il installe dérives et gouvernails pour maîtriser la direction.

On fabrique ainsi des navires de plus en plus longs, de plus en plus maniables. De nombreux hommes uniront leurs forces pour propulser leurs pirogues. Il y aura bientôt des rangs de rameurs. Ce sont les trières et trirèmes de l’antiquité, puis les galères de la renaissance.


2) La conquête du vent

Après avoir lutté contre le vent, on réussit à l’asservir. Voici les voiles et les cordages. Selon Eschyle, c’est Prométhée lui-même qui après avoir donné le feu aux hommes, inventa pour eux ces “véhicules aux ailes de toile qui permettent au marin de courir les mers”.

Caravelles, galions, clippers. De plus en plus de toile, des mâts de plus en plus élevés. Des gouvernails de plus en plus perfectionnés, avec tous les instruments pour éclaircir les routes sur l’immense étendue, compas, sextants, astrolabes, lunettes d’approche, les phares pour préciser les contours de la côte, balises et amers pour avertir des récifs et des tourbillons.

Pavillons flottants pour les pharaons sur le Nil, hôtels flottants pour les princes sur la Méditerranée, auberges flottantes pour ceux qui veulent franchir les océans.

Mais aussi roulottes flottantes ou péniches avec leurs immenses greniers ou entrepôts, villas flottantes avec les yachts et leurs ressources d’ingéniosité qui deviendront les modèles d’aménagement de tous les autres véhicules.

Et les camions d’eau avec les haleurs sur la Volga, les coches d’eau avec leurs attelages. On aménage peu à peu les fleuves eux-mêmes avec écluses et canaux.

Voici la volière des voilures: jonques et sampans, drakkars et chaloupes, les baleinières, loutres, tartanes, felouques, les cotres, sloops, goélettes à deux, trois ou quatre mâts, sardiniers, thoniers, chalutiers, quatre-mâts barques à doubles huniers et doubles perroquets, quatre focs, les clippers toutes voiles gonflées, presque couchés sur la vague furieuse.

Et là-dessus, grimpant sur les échelles, marchant sur les vergues, nouant et dénouant les cordages, roulant et déroulant les voiles, toute une nuée de mousses et de gabiers habiles comme des trapézistes.


3) La vapeur et l’essence

Maintenant la machine à vapeur prend la mer pour l’envahir. Ainsi la Durande de Mess Lethierry dans Les Travailleurs de la mer :

“ Quelquefois, le soir, après le soleil couché, au moment où la nuit se mêle à la mer, à l’heure où le crépuscule donne une sorte d’épouvante ax vagues, on voyait entrer dans le goulet de Saint-Sampson sur le soulèvement sinistre des flots, on ne sait quelle masse informe, une silhouette monstrueuse qui sifflait et crachait, une chose horrible qui râlait comme une bête et qui fumait comme un volcan, une espèce d’hydre bavant dans l’écume et traînant un brouillard et se ruant vers la ville avec un effrayant battement de nageoires et une gueule d’où sortait de la flamme.”

Nous avons peu de renseignements sur son aménagement intérieur. Les passagers sont sur le pont.

“Les voyageurs, sitôt leurs valises et leurs portemanteaux installés sur et sous les bancs, passèrent cette revue du bateau à laquelle on ne manque jamais, et qui semble obligatoire tant elle est habituelle. Deux des passagers, le touriste et le parisien, n’avaient jamais vu de bateau à vapeur, et- dès les premiers tours de roue, ils admirèrent l’écume. Puis ils admirèrent la fumée. Ils examinèrent pièce à pièce et presque brin à brin, sur le pont et dans l’entre-pont, tous ces appareils maritimes d’anneaux, de crampons, de crochets, de bolulons qui, à force de précisionet d’ajustement sont une sorte de colossale bijouterie; bijouterie dorée avec de la rouille par la tempête.”

Mais le confort gagne. Les bateaux à aubes remontent le Mississipi au son des quadrilles. Samuel Clemens lit la page des confluents avant de devenir Mark Twain. Les paquebots deviennent des hôtels flottants, bientôt des palaces avec jardins intérieurs, piscines, terrains de sport, salles de bal, théâtres. Le naufrage du Titanic clôt symboliquement cette époque de traversées splendides. Certes quelques navires continueront à relier les continents, mais bientôt ce ne seront plus que navires de croisières devant la concurrence des avions.


4) Le salon des profondeurs

Le pétrole relaie le charbon. Un jour viendra la dangereuse énergie nucléaire. L’électricité distribue tout cela. La perfection du confort maritime sera dans le tout électrique du sous-marin qu’invente pour son capitaine Nemo, Jules Verne le plus grand spécialiste d’aménagements du voyage. Que l’on songe au ballon des Cinq semaines, à la maison à vapeur, à l’obus qui va vers la Lune.

Les passagers involontaires du Nautilus, dans Vingt mille lieues sous les mers, se trouvent d’abord dans une prison métallique, mais bientôt, un repas leur est servi.

“ Comme il disait ces mots, la port s’ouvrit. Un steward entra. Il nous apportait des vêtements, vestes et culottes de mer, faites d’une étoffe dont je ne reconnus pas la nature. Je me hâtai de les revêtir et mes compagnons m’imitèrent.
Pendant ce temps, le steward, muet, sourd peut-être, avait disposé la table et placé trois couverts... Décidément nous avions affaire à des gens civilisés, et sans la lumière électrique qui nous inondait, je me serais cru dans la salle à manger de l’hôtel Adelphi à Liverpool, ou du Grand-Hôtel à Paris... Quant au service de table, il était élégant et d’un goût perfait. Chaque ustensile, cuiler, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entourée d’une devise en exergue...”

C’est la lettre “N” avec “mobilis in mobili” (mobile dans l’élément mobile°. Peu à peu nous découvrirons la salle à mange, la bibliothèque, le grand salon avec son orgue, ses collections et surtout ses immenses fenêtres amovibles:

“ Ned Land prononçait ces derniers mots, quand l’obscurité se fit subitement, mais une obscurité absolue. Le plafond lumineux s’éteignit, et si rapidement que mes yeux en éprouvèrent une impression douloureuse, analogue à celle que produit le passage contraire des profondes ténèbres à la plus éclatante lumière.
Nous étions restés muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise, agréable ou désagréable, nous attendait. Mais un glissement se fit entendre. on eût dit que des panneaux se manoeuvraient sur les flancs du Nautilus...
Soudain le jour se fit de chaque côté du salon, à travers deux ouvertures oblongues. Les masses liquides apparurent vivement éclairées par les effluences électriques. Deux plaques de cristal nous séparaient de la mer. Je frémis d’abord à la pensée que cette fragile paroi pouvait se briser; mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient et lui donnaient une résistance presque infinie.
La mer était distinctement visible dans un rayon d’un mille autour du Nautilus. Quel spectacle! Quelle plume le pourrait décrire! Qui saurait peindre les effets de la lumière à travers ces nappes transparentes et la douceur de ses dégradation successives jusqu’aux couches inférieures et supérieures de l’océan!”


5) Paysages maritimes

Les mouvements dans le port au départ, le difficile écartement depuis le quai, comme si on s’en arrachait, puis les pierres de la jetée défilent parallèlement jusqu’au phare. A partir de là, c’est le large. A peine si l’on jette encore un regard aux plages, aux falaises que l’on a quittées. On est absorbé par les reliefs et les transparences de l’eau. On cherche à appuyer son regard sur le bastingage. On a du mal à s’y faire; mais on finit par s’y habituer, par devenir capable de regarder davantage les couleurs, les écumes, les oiseaux, les poissons, les hauts fonds, les algues, à scruter l’horizon devenu rond, à y discerner la moindre voile ou cheminée.

A l’opposé voici les passages, les fjords; entre l’île de Vancouver et le continent on navigue au long de deux montagnes dont les projecteurs la nuit dégagent les retombées. Au nord un chenal s’ouvre vers le large, puis on longe d’autres îles, avec des ouvertures sur d’autres passages et des archipels.

On aperçoit enfin le port désiré qu’il faut approcher savamment avec des détours jusqu’à ce qu’on ait la bonne trajectoire jusqu’au phare, puis le long de la jetée jusqu’à la rade avec son fouillis de mâts et d’embarcations, jusqu’au quai avec son fouillis de marins de charettes et de wagons, jusqu’à la place prévue où l’on va s’amarrer pour retrouver le sol et l’illusion d’immobilité.




IV
LES SUCCESSEURS D’ICARE




A) LA VOIE DES AIRS


1) S’arracher au sol

D’abord les montgolfières avec leurs foyers de brindilles puis leurs chalumeaux. On expérimente l’hydrogène, puis l’hélium. Les dirigeables deviennent spacieux; les Zeppelins organisent des traversées avant leurs catastrophes. Décidément c’est le plus lourd que l’air qui gagne et qui bientôt règnera sans partage sur les liaisons transcontinentales.

Certes dans les séries américaines on nous montre des milliardaires possesseurs d’avions personnels agréablement aménagés, avec divans et salles de bains, bars et secrétariat, dont la stabilité semble parfaite. Ce sont les caravanes du ciel.

Mais pour l’utilisateur habituel l’espace est en général très restreint. Il faut de nouveau comprimer les bagages. Leur traitement brutal dans les aéroports oblige à les rendre aussi résistants que possible. La longueur des trajets dans les aéroports fait qu’on les munit de roulettes et de guidons plus ou moins rétractables pour les tirer plus commodément. Il n’a le droit dans la cabine qu’à un seul colis de dimensions contrôlées, deux un peu plus vastes dans la soute.

Il faut donc encore replier, encastrer, résumer son avoir à l’indispensable, ce qui est pour l’homme moderne un porte-feuille avec passeport et carte de crédit, une trousse de toilette avec rasoir et brosse à dents, quelques médicaments, un téléphone portable et un ordinateur compact avec les piles pour les alimenter. La femme y ajoute un miroir, des bijoux et quelques accessoires de maquillage et d’hygiène.




2) Du couteau suisse au téléphone portable

C’est tout un atelier dans la poche: une lame ou deux, mais aussi un poinçon, un tire-bouchon, un décapsuleur, une scie, une menue paire de ciseaux; dans les exemplaires les plus sophistiqués, cuiller et fourchette, une boussole, une loupe minuscules, une règle avec centimètres et pouces, un compas.

Dans leur dérisoire bataille pour conquérir des parts de marché, les fabriquants de téléphones portables, voyant leur croissance ralentir dangereusement, s’efforcent de rivaliser de polyvalence. Aussi certains appareils comportent maintenant des petits écrans de télévision, des appareils photographiques numériques, bientôt sans doute des lampes de poche, des caméscopes, des enregistreurs avec oreillettes pour des cassettes de la taille d’un timbre-poste ou des disque-compacts difficiles à distinguer des centimes, des fours micro-ondes pour y réchauffer des amuse-gueules, et des flacons de quelques centimètres cubes comme dans la fameuse canne de Toulouse-Lautrec.

Tout cela reste souvent pour l’instant pur attrape-nigaud publicitaire, mais nous finirons bien un jour par y trouver notre compte, sans doute après de multiples faillites. Des voyages d’une toute autre envergure y puiseront leurs possibilités.


3) Les aérodromes

Contrairement aux gares ferroviaires ou routières, les aéroports ne sont plus jamais à l’intérieur des villes. Il y a eu des exceptions, Tegel à Berlin, par exemple, mais c’est fini. Ils ont besoin de trop de surface et font trop de bruit et de pollution. La densité de la circulation urbaine est trop critique pour que l’on puisse y ajouter encore. Mais aujourd’hui les faubourgs se densifient autour des pistes, les enserrant parfois complètement en dépit des nuisances de moins en moins supportables. Dans les meilleurs cas les architectes ont pu laisser libre cours à leur imagination, nous donnant des vaisseaux lumineux qui donnent l’impression d’être prêts à s’envoler. Mais rapidement il a fallu rajouter, rafistoler; il ne reste déjà que des ruines des premières réalisations, souvent suffisamment belles pour nous faire regretter que la précipitation des esclaves de la croissance n’ait pas été contrecarrée par quelque réflexion plus patiente.

Loin de la ville, l’aéroport implique tout un système de liaisons pour l’atteindre: cars ou chemins de fer, avec d’immenses aires de rangement pour ceux qui se tiennent farouchement à leur voiture individuelle, ce qui multiplie la superficie utilisée, souvent perdue.

Immense, l’aéroport a besoin de transports intérieurs. Non seulement d’interminables corridors aménagés avec des trottoirs mécaniques où l’on se repose un peu, appuyé sur son chariot à bagages, à côté desquels des véhicules électriques transportent des handicapés, ou d’élégants employés retrouvent les attitudes d’Hermès sur des trotinettes qui leur servent de sandales ailées; mais aussi des cars pour rejoindre l’avion prêt à partir dans une région lointaine, car les accès directs sont généralement débordés, d’autres pour aller d’un bâtiment à l’autre lors des correspondances, se faufilant parmi les camions de ravitaillement pour les machines ou pour les gens, les acheminements des colis. Parfois des chemins de fer, métro souvent automatique, quelquefois fort confortable, aérien ou souterrain; mais souvent lorsqu’on arrive à la station, c’est pour monter des escaliers, enfiler des corridors, prendre un car pour continuer le voyage jusqu’à l’appareil qui vous accueillera enfin.

Une fois j’ai pris un hélicoptère pour aller d’un aéroport de New York à un autre. Bientôt il faudra de petits avions pour aller jusqu’aux grands. Il les faudra très souples, silencieux si possible. Comme les enfants qui obligent leurs parents à évoluer, ils transformeront toute la flotte aérienne. Dans quelques années, celle que nous connaissons, semblera si bruyante, si polluante, si incommode, qu’il sera très difficile de faire comprendre à nos descendants comment nous avons pu nous en contenter.


4) Le paysage aérien

J’essaie toujours de me placer près d’un hublot. Un jour un jeune steward, dans un avion à peu près vide, m’a invité à venir parler avec lui en première; nous avons discuté de son métier, de sa carrière, de ses projets. Il avait déjà un grand nombre d’heures de vol. Il a gentiment voulu me faire profiter de son expérience: “il faut se metre le plus près possible de la cabine de pilotage, car c’est là qu’on est le moins secoué; il faut demander des places le long du couloir pour avoir plus de liberté de mouvement. De toute façon, me disait-il, à travers les fenêtres on ne voit rien.” Quel aveuglement! Son travail en général très absorbant, l’avait empêché de cultiver ses yeux.

Le paysage aérien est moins déroutant quand on reste à basse altitude. Le ballon propose un étalement du sol qui se déroule lentement comme un tapis tandis qu’on a le sentiment d’une totale immobilité, puisqu’on se déplace avec le vent même. Les petits avions nous permettent de nous promener au milieu des vallées, d’avoir l’impression de cheminer des deux côtés à la fois.

Souvent on ne voit que des nuages; quelquefois c’est une couverture grise un peu terne qui nous cache tout le sol ou toute la mer, mais le bleu du ciel de l’autre côté est d’une intensité que ne nous apporte aucune montagne même la plus élevée. Nous laissons vite l’Éverest à nos pieds.

Lorsque la couverture se déchire, alors des bribes de paysages diversement éclairées nous apportent leurs tentations; nous naviguons dans des canyons de nuages avec des châteaux, minarets et dômes, des traversées de la Mer rouge avec caravanes d’Hébreux et chars de Pharaon, des plissements alpestres et dérives des continents.

Quand l’air est libre, avec parfois quelques îles de vapeur qui projettent leurs ombres sur la géographie aplatie comme une carte dans un Atlas, nous découvrons les établissements avec leurs enlacements ou quadrillages, les déserts de toutes les couleurs, les montagnes que les ombres font moduler de gamme en gamme au long du soir, et sur la mer à mi-chemin d’un minuscule bateau, un avion que nous croisons.


5) Ange de la baie

Les photographies prises du ciel ne nous donnent que des instantanés de ces transformations; le cinéma jusqu’à présent n’a pas su vraiment les traduire. Un des plus beaux “morceaux” de paysage aérien que je connaisse, et que j’ai pu réviser maintes fois dans des éclairages divers, c’est celui qui me menait de Genève à Nice. L’inverse aussi est beau, mais je préfère ce sens-là. D’où ce poème sur l’oiseau butor baptisé du nom de l’archange vainqueur, de retour à la baie des anges:

“Revenant en avion de Genève à Nice
après l'avoir fait tant de fois en train
ce qui ne me déplaisait pas non plus
une fois franchies les chaînes étincelantes
le mont Viso régnant sur l'Italie
quand l'appareil commençait à tournoyer
vers les vagues et les mimosas
parmi les borborygmes de la corruption
qui s'élevaient comme des lichens
depuis le marécage urbain s'effilochant entre les roches

Prenant appui sur mon prénom je m'identifiais
à l'un des anges de la baie les ailes couvertes
non de blanches plumes de cygne mais de celles
bigarrées du totem injurieux injurié de mon clan
et mon casque s'armait d'un bec acéré
afin de pourfendre en leurs millions de replis
les larves de la sottise et la contagion simoniaque
entouré de toute une escadre de célestes complices
venus à mon secours de mainte époque ou religion
virevoltant comme ceux de Padoue

Jouissant des encouragements du sel
et des caresses des parfums montagnards
autour du navire de la toujours Vierge
dont les embruns et brises soulevaient les vêtements
pour la faire perpétuellement renaître en Vénus
mais dès que j'avais touché le sol de l'aéroport
je repliais à l'intérieur de mes épaules et de mon front
tout mon attirail ornitho-séraphique
pour reprendre mon allure de professeur harassé
pressé de retrouver sa famille en nos Antipodes”



B) DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA STRATOSPHÈRE

Il y a déjà quelques cosmonautes dont on peut envier l’aventure mais certes pas l’installation. Leur costume en est aux premiers balbutiements. Il fait penser aux scaphandres antérieurs à ceux du capitaine Nemo. Au long du siècle, espérons-le, les stations vont se développer, les navettes deviendront plus sûres, les séjours plus longs et plus efficaces. Puis ce seront, sans doute après maint vol inhabité, le début des grandes explorations.

De même que les aéroports sont à l’extérieur des villes, leur considération nous montre que pour les spatioports, il faudra les loger à l’extérieur de la planète. Nous aurons nécessairement besoin d’intermédiaires. Des cars nous mèneront jusqu’à certains aéroports d’où l’on pourra monter jusqu’à des stations en orbite, de surface considérable sans doute, où des chemins de fer ou d’autres avions, ou je ne sais quoi encore, nous conduiront peut-être vers d’autres terminaux d’où nous grimperons aux stations suivantes à différentes altitudes pour diminuer les risques et les coûts, avec de brefs séjours d’acclimatation. Ce seront les hôtels de la banlieue terrestre. Et c’est de là seulement, après des siècles d’expérimentation et d’installation, que l’on embarquera pour les grandes distances qui ne pourront être conquises que peu à peu.

Il convient de laisser s’écouler quelques siècles. Mais il peut y avoir des raccourcis. Qui, au XVIIIème siècle aurait pu imaginer qu’au XIXème la richesse des nations dépendrait de leur capacité à extraire le charbon des mines? Qui au XIXème a prévu qu’au XXème toute l’économie tournerait autour du pétrole? Au début du XXIème nous sentons qu’une page se tourne douloureusement pour certains, dangereusement pour nous tous.

Comment ne pas rêver maladroitement et confusément à ces paysages qui nous attendent outre-ciel, non seulement entre les systèmes mais à l’intérieur de ceux-ci? Quel sellier, quel maroquinier n’aurait envie de travailler le cuir des dinosaures qui, sur telle planète assez semblable à la nôtre, n’auront pas été détruits par la chute d’un astéroïde ou une gigantesque épizootie, et donc n’auront pas laissé toute la place aux mammifères? Alors qui rencontrerons-nous? Que de matériaux nous attendent, que de suggestions et d’invitations!

Dans des navires spécialisés maîtrisant harmonieusement leurs vitesses, se pratiqueront les échanges. Palmeraies, forêts, fermes, ranchs, ateliers, usines, marchés, tout ce que nous avons connu sur la Terre se multipliera dans l’espace.

Qui va nous dessiner les salons de l’apesanteur, ou plutôt de la pesanteur contrôlée? Qui va nous imaginer les costumes souples et solides, les bagages à manipulations toutes neuves? Hermès est déjà en train de boucler ses sandales de titane avec semelles gonflées d’hélium pour ses missions et escapades des prochains millénaires.