POÉSIE AU JOUR LE JOUR 1

 

pour Julius B.

Un Toi

Deux Nous

Trois Ciel

Quatre Couleurs

Cinq Main

Six Dé Jouez

Livre Baltazar

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JOUR DE CAFARD

pour Henri Maccheroni

D'abord on n'a pas entendu le réveil et se levant en toute hâte

on se meurtrit le gros orteil contre un outil oublié

 

En se rattrapant au mur on fait tomber une gravure précieuse

dont la vitre vole en éclats les plombs sautent

 

Dès qu'ils sont enfin réparés le facteur sonne

apportant un avis recommandé du contrôleur des contributions

 

Alors on voit qu'un bouton manque au col de la chemise qu'on vient d'enfiler

c'est le moment que choisit la dent creuse pour vous rappeler

qu'il est urgent de la faire soigner

Livre Maccheroni

 

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SÉRÉNADE

pour Julius Baltazar

Les rayons s'allongent les couleurs s'échauffent

tandis que le fond de l'air commence à fraîchir

Une prune trop mûre s'écrase en tombant sur un rocher

 

A son parfum succède celui d'une rose qui vous surprend

comme un hélicoptère qui viendrait vous observer

mais le silence n'est en rien troublé

 

Ponctué par de lointains aboiements

ourlé par les répercussions des cloches

brodé par la dernière mouche de la journée

 

Une dame se souvient d'une chanson de son enfance

elle s'essaie à la chanter une autre la joint

mais toutes les deux déraillent au milieu d'un couplet

 

Qui se termine par des éclats de rire

s'estompant comme les collines

de l'autre côté des arbres tremblants

Livre Baltazar

Estampe Masurovsky

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A L'ÉCART

pour Julius Baltazar

Écart dans lequel je voudrais bien demeurer une dizaine d'années

je redoute la chirurgie nécessaire pour t'aménager

Le bruit la poussière la dépense le trimballement

je serai sans doute un peu mieux pour travailler

surtout pour ranger mes monceaux d'affaires

courrier livres brouillons cadeaux reçus du monde entier

mais je t'aime bien dans ton actuelle rusticité

quant aux portes qui ferment mal

cela permet mieux aux idées d'entrer

 

Livre Baltazar

A l'Écart

A la frontière

 

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FEUX D'ARTIFICE

pour Dorny

Les feux d'artifice n'ont pas tellement inspiré les écrivains jusqu'ici. On en trouve pourtant deux belles descriptions chez Raymond Roussel. La première est dans le chapitre 5 de La Doublure, roman réaliste en alexandrins publié lorsqu'il avait 19 ans. Gaspard et Roberte, très amoureux, arpentent la plage de galets le dernier soir du carnaval de Nice:

 

" ...Des détonations

Eclatent en grand nombre avec des lueurs blanches;

Des projectiles blancs forment comme les branches

En courbes d'un immense arbrisseau; fort ils vont

Dans tous les sens, faisant comme une gerbe dont

On ne voit seulement que la moitié qui passe,

Un peu plus d'un côté, sur une maison basse.

Roberte, en regardant, dit: "Est-ce que c'est ça

Qui serait le bouquet, tout à la fin déjà?"

Il lui dit: "Je crois pas", tout bas, puis en profite

Pour lui baiser l'oreille et les cheveux.

 

Très vite

Une fusée en long tire-bouchon s'enfuit;

Puis sans se ralentir, avec beaucoup de bruit,

En haut, quelques instants, elle se subdivise

En se tournant de tous les côtés qu'elle vise;

Elle fait des serpents se recroquevillant,

Qui lancent chaque fois au bout un point brillant

S'éteignant tout de suite; elle a l'air en colère.

Plus calme, iune nouvelle en éclatant éclaire

Très vivement le ciel, de ses astres d'un bleu

Foncé, qui planent haut; tous, sauf un, durent peu;

Le dernier est toujours là quand une autre sème

Des chenilles restant immobiles au même

Endroit, ne descendant presque pas; elles sont

De toutes les couleurs, brillent peu; toutes ont

Quoique durant beaucoup, tout le temps de s'éteindre

L'une après l'autre avec douceur, avant d'atteindre,

Si ce n'est de leur cendre en poussière, les toits..."

 

L'autre est dans les Impressions d'Afrique. Au soir du Gala des Incomparables, en revenant vers la place des Trophées en Ejur après la disparitions dans les eaux du fleuve Tez de la dernière figure provoquée par les pastilles de Fuxier ("à geai Conti nu"), et juste avant l'orage qui va foudroyer Djizmé.

"Une gerbe de fusées monta dans les airs, et bientôt, arrivés au faîte de leur ascension, les noyaux incandescents, éclatant avec un bruit sec, semèrent dans l'espace maints lumineux portraits du jeune baron Ballesteros, destinés à remplacer l'habituelle et banale série des pluies de feu et des étoiles. Chaque image, en sortant de son enveloppe, se déployait d'elle même, pour flotter au hasard avec de légers balancements.

Ces dessins en traits de flamme, d'une exécution remarquable, représentaient l'élégant clubman dans les poses les plus variées, en se distinguant tous par une couleur spéciale.

Ici le riche Argentin, bleu saphir des pieds à la tête, apparaissait en habit de soirée, les gants à la main et la fleur à la boutonnière; là une esquisse de rubis le montrait en tenue de salle d'armes, tout disposé à faire assaut; ailleurs un buste seul, de dimension colossale, vu de face et tracé en lignes d'or, voisinait avec une éblouissante gravure violette où le jeune homme en chapeau haut de forme et redingote boutonnée, se trouvait pris de profil jusqu'à mi-jambes. Plus loin une ébauche de diamant évoquait le brillant sportsman en costume de tennis, brandissant gracieusement une raquette prête à frapper. D'autres effigies irradiantes s'épanouissaient de tous côtés, mais le clou de l'ensemble était, sans contredit, certain largfe tableau vert émeraude où, cavalier irréprochable monté sur un cheval au trot, le héros de cette fantasmagorie saluait respectueusement au passage quelque invisible amazone..."

Au début d'août chaque année les fêtes de Genève sont l'occasion d'un remarquable déploiement d'ingéniosité pyrotechnique, laquelle vertes ne va pas jusque là, dans la rade en face du pont du Mont-Blanc, sur le thème de Carmen en 89, cette fois sur celui plus approprié ces 1001 Nuits. Depuis les hauteurs de Lucinges, armé de jumelles, je m'efforce en vain d'identifier, dans les fumées de toutes nuances au-dessus de la ville et du lac devant le Jura noircissant, l'apparition des poissons de quatre couleurs, habitants métamorphosés nageant dans les rues glauques de leur ville engloutie, celle du jeune roi paralysé des Iles noires, ou bien du grand salon en dôme qu'Aladdin commandait ainsi au génie de sa lampe: "à quatre faces égales, dont les assises ne soient que d'or et d'argent massif, posées alternativement, avec 24 croisées, six sur chaque face, et que leurs jalousies, à la réserve d'une seule que je veux qu'on laisse imparfaite, soient enrichies, avec art et symétrie, de diamants, de rubis et d'émeraudes, de manière que rien de pareil n'ait été vu dans le monde", ou encore de l'oiseau qui parle, de l'arbre qui chante, ou de l'eau couleur d'or.

J'imagine que le thème de l'année prochaine sera la Confédération, et celui de 92 la Découverte du Nouveau Monde.

Livre Dorny

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LE DIALOGUE ENTRE ANDRE VILLERS ET PICASSO

pour Marie-Ange Poyet

Mon pylône mon patron mon pilote mon explorateur

Tu as pris de la peinture du papier du charbon de la ficelle et des clous

Y as mêlé de la tôle de la glaise et de la colle

L'as fait cuire avec du ciment de la terre de l'osier des feuilles et du plâtre

Et tu en as fabriqué des pichets des verres des bouteilles des chaises et des guitares

 

Mon elfe mon apprenti mon navigateur mon géographe

A travers les chaumes et les plages les vagues et les horizons

Les nuages les pluies les épines les écorces et les falaises

Les nervures les duvets et les coquilles les vignes et les racines

Tu révéleras fixeras l'heure et le sourire

 

Mon minotaure mon Barbe-bleue mon labyrinthe ma spirale

Tu as pris de la peinture des pichets du papier des verres du charbon et des bouteilles

Et tu en as fabriqué des chevaux des taureaux des coqs des chèvres des colombes et des hiboux

Du ciel de la mer des arbres des chevelures des visages et des femmes

Cherchant depuis toujours à trouver sans chercher et trouvant toujours

 

Mon Thésée mon chat botté mon belvédère mon rayon

A travers les rideaux et les draps les nappes et les vêtements

Les jouets les meubles et les cendriers les miroirs et les bouquets

Les toits la poussière et la fumée les murs et les caves

Tu réveilleras multiplieras le jour et la nuit

 

Mon berger mon silhouetteur mon éclat mon atelier

Tu as tordu des pichets des bouteilles des guitares des taureaux et des chèvres

Les a pressés avec du ciel des arbres des visages des journaux et des livres

Les as imprégnés de musées de musiques d'histoires de cirques et de lampes à pétroles

Et tu en as extrait du sang du voyage de la cendre des fenêtres et de la fureur

 

Mon dompteur mon remplisseur mon gong mon laboratoire

A travers le riz la farine le sucre et le pain

La vapeur l'huile et le vinaigre le sel et le safran

Les bruits les cuillers et couteaux moulins et parfums

Tu mijoteras sublimeras la soif et la faim

 

Mon roc mon port mon phare mon château

Tu as pris des pichets du sang des bouteilles du voyage des guitares et de la cendre

Et tu en as extrait des cornes du soulèvement du silence de la panique des mâchoires et des outils

Des balbutiements des larmes des agonies des charognes des putréfactions et des songes

Perdu depuis toujours dans la mêlée des villes et grattant toujours

 

Mon tourbillon mon navire mon sémaphore mon observatoire

A travers filtres et sabliers soufflets et pinceaux

Les plis les déchirures et les brûlures les superpositions et les reflets

Les éblouissements les cadres et les caches la patience et l'éclair

Tu guériras embaumeras la guerre et la paix

 

Mon olivier ma locomotive mon souvenir mon rempart

Tu as sucé du sang de la fureur du soulèvement et de la panique

Les as recrachés à travers des balbutiements des agonies des putréfactions des songes des mensonges et des sciences

Tu y as fait macérer des aegipans des gladiateurs des centaures et des peintres

Et tu en as isolé de la douceur perdue de la découverte et du rire

 

Mon bourgeon ma vigie mon illumination mon souterrain

A travers les encres et les phrases les cartes et les images

Les cris les explications et les interrogations les sous-entendus et les ironies

Les interprétations les points et les blancs les prémonitions et les nostalgies

Tu découvriras transmettras le silence et le paradis

 

Mon alphabet mon monument ma résistance mon rameau d'or

Tu as pris du sang de la douceur perdue de la fureur de la découverte du soulèvement et du rire

Et tu en as isolé des cris des chants de la respiration du sommeil du réveil et des coups de chance

Du tonnerre de l'éruption de la fermentation de la germination de la floraison et des astres

Creusant depuis toujours dans le malheur du monde et le refusant toujours

 

Ma voix ma braise ma patience ma grappe de mercure

A travers le souffle et la salive les lèvres et les articulations

La peau les doigts et les yeux les plaintes et les caresses

La palpitation la souffrance et la fraîcheur la tendresse et la buée

Tu apprivoiseras déchiffreras l'angoisse et le délice

 

Mon oracle mon foyer mon élocution ma main

Mon empereur des masques tu as revêtu les insultes les ricanements la sottise et la solitude à toute épreuve

Et tu en as distillé les baisers de l'enfance l'alcool de survie le baume des foules

Tu en as délivré le ventre et les yeux questionné les beautés exclues

Né de cette interrogation depuis toujours et mort naissant toujours

 

Ma perspective mon hublot ma lecture ma paupière

Prince de l'instant alchimiste des ténèbres rouges

A travers geôles bûchers hopitaux charniers et camps

Refus et fièvres colères et suintements calculs et astuces

Tu libéreras transperceras le pourrissement de notre univers

Catalogue Dorny

 

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PAYSAGE A TRAVERS UN AUTRE

Promenade à Auvers sur Oise en se faisant l'ombre d'une ombre

pour Gregory Masurovsky

in memoriam Vincent Van Gogh

1

Il arrive du Midi

les yeux encore pleins de troncs d'oliviers

Il arpente diverses ruelles

se renseigne sur les locations

Il salue les gens

qui commencent à le reconnaître

Il estime que c'est gravement beau par ici

de la pleine campagne caractéristique et pittoresque

 

2

Il s'installe chez Ravoux

place de la Mairie

Il s'aperçoit déjà que cela lui a fait du bien

d'aller dans le Midi pour mieux voir le Nord

Il admire en particulier les vieux chaumes

qui deviennent rares déjà

Il trouve presque aussi jolies les villas modernes

et les maisons bourgeoises

 

3

Il gravit lentement

les rampes escarpées

Il compare ces reliefs

à l'arasement de son enfance

Il prépare une lettre pour sa mère

au pays là-bas

Il lui annoncera qu'il y a ici

beaucoup de bien-être dans l'air

 

4

Il hésite à franchir une arche

semblable au portail d'une enceinte

Il se demande s'il va rencontrer au-delà

des êtres qui voient véritablement

Il a l'impression depuis qu'il est arrivé

de frôler une vitre ou un miroir

Il ne sait plus à certains moments

si ce n'est pas lui qui serait aveugle

 

5

Il tombe en arrêt

devant un bouquet d'arbres

Il se laisse caresser par le tendre soleil

qui ruisselle des rameaux sur ses mains

Il réfléchit au développement d'une société nouvelle

dans la vieille

Il compte sur ce profond changement pour le bonheur

de son neveu tout jeune Vincent

 

6

Il longe des murs de pierre

surmontés de troncs tourmentés

Il songe au médecin nerveux

qu'il est venu consulter

Il s'étonne du bric-à-brac de son intérieur

où il y a quelques bons tableaux

Il y choisit pourtant quelques vases

pour disposer ses bouquets de fleurs

 

7

Il écoute le chant du vent

dans la cime des peupliers

Il évoque les gammes au piano

de la fille de ce docteur

Il décide de faire leur portrait

à tous deux

Il exécutera aussi pour eux

une nouvelle copie de la Pietà de Delacroix

 

8

Il analyse les broussailles

avec leurs épines et liserons

Il s'émerveille du vol des oiseaux

par-dessus

Il ne comprend plus pourquoi

il en a si peu dessiné jusqu'à maintenant

Il tremble avec le remuement des feuilles

au passage d'un animal

 

9

Il s'apprête à franchir une autre arche

assez délabrée

Il ne saurait dire s'il s'attend qu'elle mène

vers l'avenir ou le passé

Il y aura peut-être un paradis retrouvé par delà

ou bien

Il sera possible au moins

de quitter l'enfer qui le poursuit jusqu'ici

 

1O

Il interroge les fenêtres

du château vide

Il rêve que le parc y réunisse

les fleurs du Nord et du Midi

Il attend qu'un ambassadeur ou qui sait un prince même

vienne s'y installer

Il s'intéresserait peut-être à ses tableaux

et lui ouvrirait ses trésors

 

11

Il scrute l'horizon qui sinue

derrière les jardins et les toits

Il est semblable à la soeur Anne

dans le conte de la Barbe-bleue

Il guette l'apparition de cavaliers qui le délivreraient

avec tous les siens mais pour l'instant

Il ne voit que le Soleil qui poudroie

et l'herbe qui verdoie

 

12

Il redescend vers le bas du village

bouillonnant de projets incertains

Il serait bien capable de suivre Gauguin à Madagascar

ou au Tonkin

Il irait même à Java ou à la Martinique

au Brésil ou en Australie

Il croit que l'avenir de la peinture est dans les tropiques

mais que cet avenir sans doute n'est pas pour lui

 

13

Il contemple des champs de blé

de chaque côté d'un chemin poudreux

Il entend les cloches de l'église

ce qui lui fait souvenir de Jean-François Millet

Il passe un train

au bas de la dernière ligne des collines bleues

Il laisse derrière soi dans la verdure

une immense traînée de fumée blanche

 

14

Il pense qu'il reposera tranquillement

sous la terre

Il espère que son frère puîné

viendra se coucher un jour près de lui

Il ne se doute pas

que ce sera si tôt

Il aurait tant aimé savoir ce que son neveu grandi

penserait de tous ses tableaux

Catalogue Masurovsky

 

15

 

PORTRAIT D'UN AUTOPORTRAIT

in memoriam Vincent Van Gogh

La main à plume s'interpose

entre la brosse et la toile

comme la peinture et ses empâtements

entre l'encre et le papier

 

Le jardin de Daubigny

avant-plan d'herbe verte et rose

à gauche un buisson vert et lilas

et une souche de plante à feuillage blanchâtre

 

A l'intérieur de l'oeil dans le miroir

pénètre un autre oeil avec un autre temps

retournant les spirales vertigineuses des cyprès

entre les nuages de l'enfance

et l'huile des Soleils déchiquetés

 

Comme vous le dites justement

il est très nécessaire pour la santé

de travailler au jardin

de voir les fleurs pousser

 

Il n'existe pas d'autoportrait de la période d'Auvers

Estampe Masurovsky

Catalogue Le Mans

 

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PÉNÉTRATION

pour Gregory Masurovsky

Le cap s'enfonce à gauche dans le lac transparent

où nous plongerions délicieusement

si nous pouvions nous arrêter véritablement

et non seulement dans cette suspension de l'instant

que nous procure la gravure

 

Le temps d'une respiration

et l'automotrice nous aura transportés

bruyamment de l'autre côté

de cette porte rocheuse

semblable à celle des enfers

 

Alors nous découvrirons quoi?

vignes ou forêts moissons

ou désolations vergers ou inondations

village faubourg les tours d'une ville

ou d'une forteresse ou leurs ruines?

 

Les cheminées d'une usine d'antan

les grues d'un port une autre porte

derricks autoroutes aéroports

montagnes mer solitudes

ou déjà la nuit?

 

Comme il n'y a qu'une seule voie

nous savons déjà

le temps d'une respiration

qu'il n'y aura pas de retour

avant la prochaine éternité

 

Et ce paysage qui nous faisait signe

comme la promesse d'une autre vie

nous nous demanderons bientôt

si nous l'avions jamais entrevu

avant de l'oublier dans l'envahissement

par les broussailles du quotidien

Estampe Masurovsky

 

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AU DELÀ DE L'HORIZON

pour Anne Walker

 

Au delà de l'horizon le rouge est plus rouge, l'oeil est plus vif, l'or est ce que l'on croyait quand on le cherchait, le passage entre la plage et les vagues se fait en toute douceur, les fleurs s'épanouissent au fond de la mer et les algues remuent doucement sur les toits de tuile comme une chevelure de lierre.

 

Au delà de l'horizon il n'y a ni formalités ni tampons, ni discours électoraux ni fabrication d'armements, les hélicoptères ne font pas de bruit, les enfants jouent avec les flammes, et les oiseaux lancent artistement des fientes de couleurs odorantes sur les bitumes phosphorescents.

 

Au delà de l'horizon il y a d'autres horizons où les vrilles des lendemains font irruption dans les jardins d'attente, où le temps se retourne pour apaiser les effrayants appels d'antan et les flammes des mortds se raniment dans leurs orbites pour peupler l'espace en invitant les aventuriers, où la patience de tant de siècles touche enfin à sa récompense et l'on peut y secouer les haillons de l'ancienne humanité presque sans regrets.

Livre Walker

 

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ENTRE VUES SUISSE

ZWISCHEN RAUME SCHWEIZ

BEL VEDERE SVIZZERA

pour Gerald Minkoff

 

(Les chiffres indiquent les doubles pages ; chacune est en deux langues, une à gauche, une à droite; les lettres romaines indiquent le français, les soulignées l'allemand, les italiques l'italien).

 

1

Après l'adieu aux rayons

le marcheur auprès des assis

le parapluie avec les décorations

avant la danse des lueurs

 

2

Après les assis et les décorations

la danse auprès de l'anniversaire

les lueurs avec l'anticipation

avant les échecs sur la route

 

3

Après l'anniversaire de l'anticipation

les échecs auprès des tasses

la route avec les souliers

avant le plongeur sous le pupitre

 

4

Après les tasses et les souliers

le plongeur près des cors des Alpes

le pupitre avec les treillis

avant la vitesse et les frondaisons

 

5

Après les cors des Alpes et les treillis

la vitesse auprès des reflets

les frondaisons avec la fenêtre

avant la crinière contre la vitre

 

6

Après les reflets à la fenêtre

la crinière auprès du mérou

la vitre avec les crocs

avant la foire aux traces

 

7

Après le mérou et les crocs

la foire auprès des neiges

les traces avec les étincelles

avant l'explosion des aiguilles

 

8

Après les neiges et les étincelles

l'explosion auprès du ruissellement

les aiguilles avec les branches

avant les cadeaux et les feux d'artifice

 

9

Après les ruissellements sur les branches

les cadeaux auprès de la commémoration

les feux d'artifices avec les boules

avant le fumier et les traces

 

1O

Après la commémoration et les boules

le fumier auprès de la montagne

la trace avec la tresse

avant la rosée sur les caresses

 

11

Après la montagne et ses traces

la rosée auprès des fleurs

les caresses avec les nervures

avant les vignes dans le dégel

 

12

Après les fleurs des nervures

les vignes auprès des barrières

le dégel avec les granges

avant la cuisine des vaches

 

13

Après les barrières et les granges

la cuisine auprès de la cloche

la vache avec le chat

avant les bouteilles et les lunettes

 

14

Après la cloche et le chat

les bouteilles auprès de la cuirasse

les lunettes avec la baignoire

avant le serpent et le tatoueur

 

15

Après la cuirasse et la baignoire

le serpent auprès du voilier

le tatoueur avec la dompteuse

avant les nuages de l'errance

 

16

Après le voilier de la dompteuse

les nuages auprès du négatif

l'errance avec l'inscription

avant la voiture et sa rafale

 

17

Après le négatif de l'inscription

la voiture auprès du pare-brise

la rafale avec l'essuie-glaces

avant l'hôtel et la balafre

 

18

Après le pare-brise et l'essuie-glaces

l'hôtel après de l'avion

la balafre avec la nuit

avant la lampe et le miroir

 

19

Après l'avion dans la nuit

la lampe auprès du plafond

le miroir avec la forêt

avant les rayures du parc

 

20

Après le plafond de la forêt

les rayures auprès du croisement

le parc avec le sommeil

avant les rochers et la tente

 

21

Après les croisements du sommeil

les rochers auprès du pelage

la tente avec les sources

avant l'autruche et son sourire

 

22

Après le pelage des sources

l'autruche auprès du masque

le sourire avec le radiateur

avant le voyage et ses effilochures

 

23

Après le masque du radiateur

le voyage auprès de la perspective

les effilochures avec les sièges

avant les bijoux sur les mains

 

24

Après la perspective des sièges

les bijoux auprès des rayons

les mains auprès des paupières

avant le cirque et sa piste

 

25

Après les rayons des paupières

le cirque auprès de la cime

la piste avec l'orchestre

avant la conversation des fantômes

 

26

Après la cime de l'orchestre

la conversation auprès des moîteurs

les fantômes avec les secousses

avant les cristaux de la caverne

 

27

Après les moîteurs des secousses

les cristaux auprès du glacier

la caverne avec la paume

avant la peinture des prés

 

28

Après le glacier de la paume

la peinture auprès de l'arrosage

les prés avec l'ombre

avant le crocodile et sa cigarette

 

29

Après l'arrosage de l'ombre

le crocodile auprès du faucon

la cigarette avec les sourcils

avant la solitude des racines

 

30

Après le faucon et les sourcils

la solitude auprès de la cascade

les racines avec les rocs

avant la surface des coudes

 

31

Après la cascade et les rocs

la surface auprès de la profondeur

les coudes avec les voiles

avant le profil des cercles

 

32

Après la profondeur des voiles

le profil auprès de l'écorce

les cercles avec la coupure

avant l'entrée du crépuscule

 

33

Après l'écorce et la coupure

l'entrée auprès de l'adieu

le crépuscule avec les rayons

avant le marcheur et son parapluie

Livre Minkoff

 

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CALENDRIER

pour Gerald Minkoff

La danse de janvier anticipe la fin de l'hiver

Les efflorescences de février rafraîchissent la paume du promeneur

Les giboulées de mars pressent le retour du voyageur

Les lampes d'avril explorent les frondaisons renaissantes

Les poissons de mai guettent les amateurs de plongées

Les bondissements de juin animent la paix des piscines

Les appels de juillet vibrent dans les voluptueux alpages

Les illuminations d'août déploient leurs bannières commémoratives

Le serpent de septembre palpe les épaules de sa dompteuse

Le voilier d'octobre appareille près des roses du tatoueur

Les pistes de novembre réconfortent le piéton frileux

Les boules de décembre annoncent la remontée du Soleil

Livre Minkoff

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VENT SUR VENCE

pour Henri Baviéra

Il y a déjà longtemps que je n'ai pu arpenter les rues de la citadelle

ni les plateaux ou cols de son arrière-pays

je ne sais quand je pourrai revenir

dans ce paysage qui m'avait adopté

 

J'ai été adopté par un autre depuis

pour combien de temps qui peut le dire

et si celui-ci me gâte avec ses horizons et saisons

je n'en éprouve pas moins un sentiment d'exil

 

Comme par rapport à bien d'autres régions

qui tournent dans ma tête lors de mes déambulations

ou dans les salles d'attente des aéroports

avant que je parte à la recherche d'autres adoptions

 

C'est pourquoi j'ai besoin qu'un peu d'air de chez vous

un peu d'encre et de gestes murmures et lumières

un peu de couleur et de réflexions un peu de suc et de pollen

un peu de conversations de sommeils d'acharnement et de loisir

 

Non seulement les rayons et les ombres mais aussi les torrents de pluie

qui se précipitent entre les maisons vers la plaine

non seulement le miroitement de la mer au loin avec les navires

mais aussi les frissons des vergers les craquements des écorces

 

Et non seulement la torpeur de midi avec ses fantômes

mais aussi les brouillards les orages avec leur tonnerre

qui se répercute de parois en parois

et les sifflements arrachements et tourbillons

 

J'ai besoin que tout cela s'imprime sur des feuilles de papier

afin que je puisse le serrer comme un talisman dans mes bagages

qui si loin que je sois et si absorbé par d'autres parfums et tant de soucis

m'empêche à jamais de perdre le goût du vent sur Vence

Catalogue Baviéra

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L'ENSEIGNE DE VÉNUS

pour Jiri Kolar

O toi qui passes dans ce désert de béton sec et froid

viens cueillir dans mes chaleurs ombreuses

cette pomme que tu cherches depuis si longtemps

pour en absorber le suc de savoir

alors je te découvrirai l'oiseau qui parle

et attire des environs tous ceux qui chantent

l'arbre musicien dont les feuilles

sont autant d'instruments qui font un concert

et l'eau couleur d'or dont une seule goutte versée

dans un bassin foisonne en gerbe qui s'élève

et ne cesse jamais de retomber

Carte postale Kolar

 

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LA QUADRATURE DU CERCLE A PARME

ou le sfumato des mathématiques

pour Philippe Boutibonnes

Le grec qui s'interrogeait à l'ombre des colonnes

de quelque temple dédié aux déesses de la mesure

au bord de la mer transparente sur la distance

entre deux retours de la même irrrégularité

scandant la trace d'une roue de char sur le sable

par rapport à l'un de ses rayons

 

A dû d'abord croire que ses difficultés

venaient de ce que la plage n'était pas assez lisse

et la roue pas assez bien faite mais

lorsqu'après avoir multiplié les précautions

pour approcher de plus en plus d'une plage

céleste et d'une roue divine

 

Il s'est aperçu qu'en prenant

des unités aussi petites que possible

il restait toujours une différence

une blessure par laquelle s'écoulaient

indéfiniment des chiffres aussi nombreux

que les grains de sable de la mer

 

Il a dû se dire que c'était encore une manifestation

de la malice des puissances voulant empêcher

les mortels de gravir jamais leur Olympe

et demeurer seuls dans leur jour en nous laisssant

dans notre nuit et qu'il n'y avait qu'à se résigner

devant l'arbitraire de ces vieux dieux

 

Mais lorsqu'il a décidé de nommer ce nombre élusif

s'il a choisi la première lettre du mot périphérie

n'était-ce pas aussi parce que dans son écriture

elle évoquait immanquablement une porte

avec son linteau et ses deux appuis

qui peut et doit ouvrir dans le mur du destin

 

Sur les chemins de la nuit et du jour

mariant le clair et l'obscur sur l'évangile

d'un monde inépuisablement plus vaste

que celui des anciens les horizons s'élargissant

en spirale dans la lecture traduction

des ermites futurs dialoguant avec les fauves

 

A la lumière des nouveaux-nés la Terre carrée

s'égalant au Ciel circulaire devenant

un cercle elle-même osant être sphère

les bergers se réfléchissant

dans les anges tourbillonnaires

de ses coupoles prophétiques

Catalogue Boutibonnes

 

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L'ETOILE ABSINTHE

pour P.A.Delachaux

 

Un peu comme pour le poisson fugu dans la gastronomie japonaise

c'était bien le sentiment du danger le jeu avec le suicide

qui donnait à la Mélusine du zinc son irrésistible appel

 

Quelle que soit à vrai dire la gravité d'un tel danger

par rapport à celui de tant d'autres boissons aujourd'hui

répandues dans nos bars à grand renfort de publicité

 

Mais si la mort apportée par le poisson fugu est instantanée

celle dispensée par le poison littéraire fin-de-siècle

était comme un foudroiement lent

 

Sous la menace du delirium tremens

la moindre blanchisseuse se sentait frissonner comme une pythie

la distillation des herbes délicates remplaçant les fumées du laurier

 

*

C'était la destruction de la ville de Troie qu'annonçait la multiple Cassandre

interrogée dégustée aussi bien par les poètes les plus raffinés

que par les prolétaires cherchant obscurément quelque Jérusalem

 

Le cérémonial de la dégustation augmentait sa portée oraculaire

le lent ruissellement de l'eau de la carafe sur le sucre

porté au-dessus de la surface limpide par la cuiller crible ou grille

 

Tombant en pluie fine provoquait aussi spectaculairement que possible

la formation de nuages clairs dans les humbles graals des soirées perdues

entre les faïences des brasseries ou les moisissures des estaminets

 

Evoquant les déflagrations des grands soirs commémorant les fusillades

la transformation en poussière des monuments de l'injustice

et dans cette écume la naissance de l'Eve future Vénus

 

*

Aussi lorsque les charmeuses sectatrices de la grande prostituée

faisaient partager leur philtre pour en dénuder

voluptueusement dans le palais une inéluctable amertume

 

Après les septuples développements des voiles de la douceur

elles savaient que ce n'était pas n'importe quelle herbe de nos champs

qui pouvait fournir cette vénéneuse perle verte ou grise

 

Car parmi tant de manifestes et proclamations

journaux meetings revues et banquets littéraires

il était nécessaire de réveiller sous les halles et les métros

 

L'inoubliable Babylone aussi bien pour sa fatale condamnation

que pour son interminable transmutation en jardins suspendus

l'absinthe seule transmettait l'arôme de l'Apocalypse

Livre Delachaux

 

//

SOURDES ROMANCES

Fin de ce Siècle

pour Max Papart

1

ROMANCE DE L'AEROPORT

 

La queue pour l'enregistrement

la queue pour passer la police

la queue pour montrer aux douaniers

la queue pour la sécurité

la queue pour les boutiques hors-taxes

la queue pour entrer dans l'avion

 

Le cliquetis des grands tableaux

que les annonces des départs

escaladent ligne par ligne

anxieusement interrogés

par les familles en transit

harassées parmi leurs bardas

 

Le personnel navigateur

muni de bagages légers

fend la foule avec élégance

passe par des portes privées

tandis que de pauvres troufions

s'ennuient le doigt sur la gachette

 

Un bouquet d'arums et de lys

pour accueillir la cantatrice

un tapis rouge déroulé

pour les délégués d'outre-mer

mais pour nous queue pour les bagages

et puis la queue pour les taxis

 

2

ROMANCE DU MÉTROPOLITAIN

 

Ne pas gêner la fermeture

automatique des portières

pas question d'une place assise

à cette heure-ci mais peut-être

en se faufilant réussir

à s'appuyer sur la paroi

 

On dépose des usagers

qui se dispersent par les quais

les couloirs de correspondance

et les escaliers mécaniques

un instant de respiration

le temps que les autres s'enfilent

 

Aussi le bras qui m'interdit

de savoir comment se termine

l'article dont j'ai piraté

la lecture a déjà changé

quatre fois depuis le début

de mon trajet de ce matin

 

Et c'est maintenant qu'il me faut

à moi aussi me faufiler

en bousculant le moins possible

mes voisines pour parvenir

jusqu'au quai puis aux corridors

aux escaliers et aux trottoirs

 

3

ROMANCE DU MUSÉE DE PEINTURE

 

Par ici l'école italienne

les Hollandais dans ce salon

les impressionnistes par là

un Braque un Picasso un Klee

quelques grands machins à la mode

quelques autres déjà fanés

 

Les écoliers et leurs maîtresses

les touristes avec leurs guides

défilent au long des tableaux

avec exclamations et rires

tandis que les gardiens somnolent

appuyés sur les radiateurs

 

Vient l'heure de la fermeture

on veut apercevoir quand même

telle oeuvre dont on a parlé

le programme est chargé demain

je dois repartir loin d'ici

laissez-moi revoir ce détail

 

Mais les salles sont évacuées

l'une après l'autre grincements

des clefs tournant dans les serrures

gagne partout l'obscurité

malgré quelques reflets de lune

sur les vitres dans le silence

 

4

ROMANCE DU JARDIN PUBLIC

 

Le clochard dormant sur son banc

tenant un litron sur son coeur

fait l'admiration des enfants

pataugeant dans le bac à sable

à cause de sa longue barbe

et des franges de son écharpe

 

Dans le bassin virent les carpes

à la surface les voiliers

sont pourchassés par les canots

pétaradant jalousement

suivis par des adolescents

vélos appuyés sur les arbres

 

Une jeune algérienne enceinte

pousse une voiture où s'accroche

un garçon aux cheveux crépus

qui hurle parce que son frère

à peine plus âgé d'un an

lui a confisqué son robot

 

Les feuilles tombent sur l'allée

un peu de vent les fait tourner

un nuage lâche une averse

qui fait fleurir les parapluies

et se précipiter les vieux

sous l'abri du kiosque octogone

rêvant aux fanfares d'antan

 

5

ROMANCE DU ZOO SOUS LA PLUIE

 

Un enfant passe au long des grilles

donnant la main à sa jolie

gardienne étudiante étrangère

qui l'a cueilli à la sortie

de son école distinguée

car ses parent tous deux travaillent

 

Il déchiffre les étiquettes

tandis que grondent les camions

le métro les hélicoptères

qui couvrent les rugissements

des lions attendant leur pitance

en s'étirant dans la poussière

 

Et son jeune esprit vagabonde

vers des jungles et des savanes

il imagine des silences

et des nuits peuplées d'yeux dorés

il se déshabille en Mowgli

pour faire évader tous les loups

 

Grelottant dans le pavillon

où on lui propose des glaces

il regarde tomber la pluie

par delà vitres et volières

et baille aux devoirs qui l'attendent

au retour dans l'appartement

 

6

ROMANCE DE LA TELEVISION

 

La présentatrice pimpante

nous avertit en souriant

que pour les prochaines minutes

ce sera la publicité

en espérant que néammoins

nous ne fermerons pas nos postes

 

Car nous aurons un tel programme

si instructif si distrayant

Persil ne lave pas plus blanc

Tournesol n'est pas plus léger

des vedettes à petits fours

caressant de beaux policiers

 

Râclements de guitare et spots

tournoyant sur déhanchements

jeux intervilles et concours

avec questions et loteries

les dames de la météo

nous proposent leurs signatures

 

Et quand on cherche les nouvelles

c'est guerre et famine partout

entre deux autos de grand luxe

les champs de pétrole qui risquent

de flamber d'un instant à l'autre

la marée noire des discours

 

7

ROMANCE DU SUPERMARCHÉ

 

Lessive lessive lessive

ce n'est pas celle qu'il nous faut

confitures conserves sauces

ce n'est pas dans cette travée

essayons de nous orienter

pour trouver la boulangerie

 

Mais non c'est la pâtisserie

c'est assez tentant je l'avoue

allons c'est bien meilleur ailleurs

aujourd'hui c'est la boucherie

ou plutôt la poissonnerie

s'ils ont un arrivage frais

 

Pardon Madame sauriez-vous

où je pourrais trouver du thé

c'est derrière la crèmerie

auprès des bacs de surgelés

il nous faut un second caddy

celui-ci est déjà rempli

 

Je me charge des jus de fruits

peux-tu dénicher du café

excusez-moi je voudrais bien

pouvoir dégager nos roulettes

laissez-moi faire c'est gagné

il me reste votre parfum

 

8

ROMANCE DE LA DÉCHARGE MUNICIPALE

 

Mouettes et corbeaux se pourchassent

en envols criards disputant

parmi les lambeaux de sacs bleus

des arêtes et des quignons

ce qui fut l'orgueil du dîner

moisi fermenté pourrissant

 

Un relent puissant vient par vagues

à travers les fils barbelés

des vagabonds avec des piques

fouillent pour emplir leurs cabas

d'objets ébrèchés cabossés

d'appareils livrant leurs entrailles

 

L'humidité dissout les encres

des lettres d'amours périmées

les manuscrits perdent leurs pages

les livres déchirés s'entassent

des partitions en ribambelles

tremblotent sur les vieux violons

 

Uniformes dépenaillés

décorations méconnaissables

pieds de chaises parmi les rats

les flammes et les aspersions

bulldozers malaxant nos vies

dans un lent ressac d'immondices

 

9

ROMANCE DE L'HOPITAL

 

L'infirmière aux yeux d'héliotrope

soulève prestement les draps

nettoie la fesse d'un tampon

brise l'ampoule d'un coup sec

puis elle y remplit sa seringue

et voilà c'est fait bon sourire

 

Son dos oscille savamment

dans l'encadrement de la porte

qu'elle referme sans un bruit

le jeune médecin l'attend

s'interrogeant sur un malade

dont le cas lui semble bizarre

 

Il veut consulter ses bouquins

ou son patron mais on l'appelle

à peine le temps d'un baiser

en catimini bousculés

par les chariots de ceux qu'on mène

vers les salles d'opération

 

Croisés par ceux qu'on en ramène

dans l'odeur des désinfectants

et ceux qui viennent des cuisines

avec fumets appétissants

pour les angoissés qui attendent

des nouvelles de leurs parents

 

10

ROMANCE DU CIMETIERE

 

Chrysanthèmes de la Toussaint

feuilles planant sur les allées

où passent lentement les noires

escortes pour les crobillards

avec couronnes et rubans

étoles goupillons surplis

 

Voiles brassards et parapluies

conversations à demi-voix

parmi les dalles et chapelles

palmes urnes stèles et croix

inscriptions bustes et drapeaux

grilles graviers ronces balais

 

Le vent mêle divers discours

qui font hocher la tête aux uns

arrachent une larme aux autres

les caveaux sont ouverts les cordes

préparées autour des cercueils

poignées de mains baisers regards

 

Des promeneurs mélancoliques

hument l'automne aux carrefours

maisn dans les poches se hâtant

avec nonchalance tel qui

faisait son adieu à la vie

dans des espèces de romance

Livre Papart

 

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DANS LA JUNGLE DES SIGNES

pour Constantin Xénakis

 

Parcourant la boucle perpétuelle qui relie l'Alexandrie à venir au Paris le plus ancien, les A de toutes tailles se faufilent derrière les B de toutes formes qui se cachent derrière les C de toutes couleurs qui ricanent derrière les D de toutes races qui se haussent derrière les accents des E de toutes obédiences qui conversent derrière les F des toutes langues frémissant derrière les G de toutes sonorités qui volent derrière les H de toutes époques tombant derrière les I de toutes cultures qui se recroquevillent derrière les J de toutes natures qui épient derrière les K de toutes aventures et ainsi de suite jusqu'aux Z.

 

Découpures, empreintes, rainures, colonnes, rouleaux, batteries, semis, nuages, pluies, marées.

 

L'Arabe glisse devant le Braille qui brille devant le Cunéïforme tandis que l'Alchimie joue à côté de la Botanique germant à côté du Calcul et que l'Albanie se libère à l'intyérieur de la Belgique se balançant à l'intérieur du Canada et ainsi de suite jusqu'au Zaïre, à la Zoologie et aux Zèbrures.

 

Et plus loin encore et cela recommence et revient et se bouscule et pousse des branches et ramures et lianes à tentacules et suçoirs qui envahissent nos murs, nos écoles, bureaux, ateliers et rêves

 

Alors fugues en miroirs, contrepoints en augmentations transforment toutes nos disciplines en jeux d'orgues s'enlaçant et rivalisant d'éclosions jaillissantes, nous révèlent peu à peu les véritables fleurs de notre temps, si bien que les lourdes serres qui nous enfermaient s'ouvrent en parfums de voyages.

 

Ainsi venus des pétroglyphes et hiéroglyphes, après avoir passé par les ana-, para-, méta- et métroglyphes, nous allons pouvoir aborder enfin aux rivages de la génération des nouveaux anhropoglyphes.

Catalogue Xénakis

//

AVEC TOUS NOS VOEUX

pour Bertrand Dorny

grâce à la complicité de Jean de La Fontaine

 

O Paix! source de tout bien

viens enrichir cette terre,

et fais qu'il n'y reste rien

des images de la guerre.

 

Un sapin pour y suspendre

étoiles boules guirlandes

animaux de bois ampoules

anges bergeries rois mages

papillons gâteaux bouteilles

et pour pouvoir y goûter

la paix dans le monde entier

 

Délivre ce beau séjour

de leur brutale furie,

et ne permets qu'à l'Amour

d'entrer dans la bergerie.

 

Vienne le temps des réformes

école administrations

fleurissent les utopies

pour nous tirer des famines

révolutions en tendresse

pour franchir toutes les douanes

en paix par le monde entier

 

Fais qu'avecque le berger

on puisse voir la bergère

qui coure d'un pied léger,

qui danse sur la fougère,

 

Des tunnels sous les détroits

des autos silencieuses

des télescopes spatiaux

fonctionnant comme ils le doivent

des médecines très douces

pour inventer la santé

cette paix du monde entier

 

Et qui du berger tremblant

voyant le peu de courage,

s'endorme ou fasse semblant

de s'endormir sous l'ombrage.

 

De nouvelles théories

pour expliquer l'univers

le big bang est trop guerrier

quant à Dame évolution

qu'il s'agit d'apprivoiser

trouvons la paix pour la vie

pour la vie du monde entier

 

Accorde à nos longs désirs

de plus douces destinées;

ramène-nous les plaisirs,

absents depuis tant d'années.

 

Des astronefs confortables

pour explorer les planètes

cultiver les étendues

de celles qui sont désertes

partager les libertés

de celles qui sont peuplées

dans la paix du monde entier

 

Étouffe tous ces travaux

et leurs semences mortelles;

que les plus grands de nos maux

soient les rigueurs de nos belles;

 

La connaissance des langues

dans toute leur variété

cataloguer les natures

accueillir leurs ambassades

savourer leurs embrassades

afin de pouvoir fêter

la paix par le monde entier

 

Et que nous passions les jours

étendus sur l'herbe tendre,

prêts à conter nos amours

à qui voudra les entendre.

 

Changer les tanks en tracteurs

recyclage des ordures

organisons des bûchers

lors des quatorze juillet

pour réchauffer nos misères

solitaires solidaires

pour la paix du monde entier

Livre Dorny

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LASSO

pour Max Cartier

 

Comme une chenille qui extrait d'elle-même un long fil de soie pour soigneusement constituer autour d'elle un cocon à l'intérieur duquel elle s'immobilisera pour se transformer et s'échapper soudain munie de grandes ailes diaprées,

 

ou comme une fileuse qui extrait d'une toison, comme une chenille d'elle-même un long fil de soie, un long brin de laine qu'elle tord, pour le teindre et tisser en drap qu'elle taillera pour en faire des habits, longuement constituer autour d'elle un cocon à l'intérieur duquel elle s'enveloppera, se parera, s'immobilisera pour se transformer, se réchauffer, s'échapper soudain munie de grandes ailes diaprées, se signaler, séduire,

 

ou comme un tréfileur qui extrait d'un lingot, comme une fileuse d'une toison , une chenille d'elle-même un long fil de soie, de laine, un long ruban de métal qu'il tord pour le ployer, le teindre et le tisser, constituer autour de lui un cocon, un drap qu'il taillera pour en faire des habits, des grilles et réseaux de communications à l'interieur desquels il installera son poste de commande et d'écoute, s'enveloppera pour se réchauffer, se signaler, s'immobilisera pour se transformer, se parera pour séduire, s'échapper soudain muni des grandes ailes diaprées, se défendre et voyager,

 

ou comme un révolutionnaire qui extrait des machines mêmes qui l'oppriment, comme un tréfileur d'un lingot , une fileuse d'une toison, une chenille d'elle-même un long fil de soie, de laine, de métal, un long lasso de protestations qu'il tord pour les déployer, ployer, teindre et tisser, constituer autour de lui un cocon, un drap qu'il taillera pour en faire des habits, des grilles et réseaux de communications, des manifestations, méditations et recherches à l'intérieur desquelles il neutralisera les armes de tout calibre, les tanks, bombardiers et destroyers de tout tonnage pour les éduquer en ordinateurs, orgues et astronefs, s'immobilisera pour se transformer, s'enveloppera, sour se réchauffer, se parera pour se signaler, séduire, installera son poste de commande pour se défendre et d'écoute pour voyager, s'échapper soudain muni de grandes ailes diaprées, se répandre sur ce monde et sur d'autres, comme une chenille...

 

Catalogue Cartier

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LECTURES TRANSATLANTIQUES

pour Pierre Leloup

Ramper avec le serpent

se glisser parmi les lignes

rugir avec la panthère

interpréter moindre signe

se prélasser dans les sables

se conjuguer dans les herbes

fleurir de toute sa peau

 

Plonger avec le dauphin

naviguer de phrase en phrase

goûter le sel dans les voiles

aspirer dans le grand vent

la guérison des malaises

interroger l'horizon

sur la piste d'Atlantides

 

Se sentir pousser des ailes

adapter masques et rôles

planer avec le condor

se faufiler dans les ruines

caresser des chevelures

brûler dans tous les héros

s'éveiller s'émerveiller

Livre objet Leloup

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ITINÉROGRAPHIE

pour Roberto Altmann

 

Dans un pays qui a les dimensions d'un royaume d'autrefois, le marcheur aventureux rassemble au matin quelques provisions, monnaies, instruments, cartes au besoin, puis s'embarque en son mouvement souple pour répondre aux sollicitations du lieu. A chaque chant d'oiseau il pourra tourner à droite; à la première motocyclette il faudra par exemple monter une pente, à la seconde redescendre. Les inscriptions joueront un rôle décisif suivant le nombre de leurs mots, de leurs lettres s'il n'en est qu'un, le fait qu'ils commencent par une voyelle ou une consonne. Alors il ramassera un caillou, cueillera une fleur, prélèvera une branche, prendra une photo ou un croquis, écrira un mot sur un carnet, sur sa main ou sur une pierre, ou toute une phrase, toute une page, disposera les signes d'une piste qu'il retrouvera peut-être le lendemain, ou huit jours, ou un an plus tard. Sur le territoire qu'il explore ainsi par un entrelacs de chemins toujours inattendus, il dépose pour lui-même toutes sortes de marques disant: rentre chez toi, ou bien; ne rentre pas chez toi ce soir, mange le plus tôt ou le plus tard possible, ramène la récolte et range-la, ou bien inscris son catalogue sur ton carnet et disperse-la, ou abandonne-la ici près d'autres laissées autrefois, sans rien inscrire, ou bien inscris ce qui reste de ce trésor d'antan, dessine-le, photographie-le, peins-le, ou rentre chez toi pour le décrire, le peindre, le photographier ou le dessiner, ou l'horizon encore, ou les nuages, ou les rencontres, ou les mots, les images, les souvenirs ou tout ce qui vient à l'idée.

 

Ainsi le pays devient peu à peu livre à innombrables pages qui se feuillettent elles-mêmes en pages innombrables, et l'itinérant lui-même phrase qui se faufile entre les lignes et les signes, parfum qui répond aux couleurs qui répondent aux sons qui répondent aux parfums dans un livre-atelier qui a les dimensions non seulement d'un royaume d'autrefois, mais du voyage futur.

Catalogue Altmann

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APESANTEUR

pour Marc Jurt

 

Racines coulaient parmi les oiseaux roux et des paupières battaient, palpitaient çà et là parmi les fenêtres; c'était hier; lames et herbes ou fougères se courbent maintenant parmi les serpents; sombres vagues. Ce sont des miroirs. Vapeurs et chevelures ondulent avec rumeurs parmi traces rouille autour des chaumes; torrents lumineux; un jour, sourcils et brumes descendront paresseusement parmi les sillons humides; griffes devenues discours (je ne sais si je parviendrai à noter), écorces, éclaboussures dans les respirations suspendues, sables outremer et cendres. A force de regarder, peu à peu tous nos malheurs passent par ici.

 

Revenons un peu en arrière; fumées se courbaient, se redressaient parmi portes rousses; vitres blondes et cendres ou écumes ondulaient çà et là parmi les oiseaux; c'était le mois dernier; sombres paupières; aujourd'hui, fenêtres et lames descendent avec senteurs parmi herbes ocre autour de vagues; à force de nous acharner, peu à peu tous nos désirs passent par ici. Ce sont des miroirs où l'on voit non seulement ce qui est devant, mais aussi ce qui est derrière. Vapeurs lumineuses; un autre mois, chevelures et traces remonteront amoureusement parmi torrents écumeux, sourcils devenus inscriptions (je ne sais si je parviendrai à transcrire), brumes, griffes dans les délibérations suspendues, écorces noires, sables et plumes battant parmi les arbres.

 

Sables ou poussières descendaient, glissaient parmi les arbres roux; sombres fumées; portes blondes et vitres grises remontaient avec douceur çà et là parmi cendres citron autour de paupières; c'était l'an dernier. Naviguons d'une planche, d'une page à l'autre. A force de graver, peu à peu toutes nos craintes passent par ici. Fenêtres lumineuses; désormais lames et herbes germent inlassablement parmi vapeurs salées, chevelures devenues sentences (je ne sais si je parviendrai à suivre), traces, sourcils dans les condamnations suspendues. Ce sont des miroirs magiques d'encre où l'on voit non seulement ce qui est à la surface, mais aussi à l'intérieur. Brumes rouille, écorces et enclumes se courbant parmi les hommes. Les phares tournoient dans l'espace. Une autre année, des couperets onduleront parmi éclaboussures et soupiraux.

 

Eclaboussures germaient, se développaient avec fraîcheur parmi sables glauques autour de fumées rousses, portes lumineuses, vitres blondes et cendres fleurissant clandestinement çà et là parmi fenêtres liquides, lames devenues stèles (je ne sais si je parviendrai à prévoir), herbes grises, chevelures blanches dans les précipitations suspendues. Ce sont des miroirs comme dans les contes. Traces ocre; à force d'écrire, peu à peu tous nos rêves passent par ici; c'était au siècle passé; brumes et flammes ondulent encore parmi les enfants, et des nuages descendent parmi les sillons. Suivez-moi, suivez-le, partez avec nous! Ecorces ou écailles et griffes, un siècle prochain, remonteront parmi les hommes; sombres menaces et couperets.

 

A force d'imprimer, peu à peu toutes nos déceptions passent par ici. Algues se mouvaient sinueusement, frissonnaient parmi portes chantantes, vitres devenues légendes (je ne sais si parviendrai à commenter, traduire), cendres rousses, lames dans les révolutions suspendues, herbes citron autour de traces et braises descendant çà et là parmi les femmes; c'était avant le début de l'Histoire; désormais chaumes blonds remontent, s'installent parmi les torrents; sourcils gris et brumes blanches ou givres germent parmi les enfants. Ce sont des miroirs magiques d'encre comme dans les contes, où je me vois non seulement comme je suis mais comme je vais devenir, où vous vous verrez non seulement tels que vous êtes, mais tels que vous le voudriez sans vous en douter encore, et qui vous permettront peut-être de deviner les moyens de le devenir. Sombres nuages, mais les phrases tournoient dans l'espace comme les formes; les navires se saluent; on découvre une autre Amérique; on pressent la pierre philosophale et son élixir; ce sera le début d'une autre Histoire: griffes et sillons fauves fleuriront avec chaleur parmi écorces outremer, couperets, éclaboussures et lendemains lumineux. L'encre et le papier nous entraînent au delà de toutes résignations.

 

A force de lire, peu à peu tous nos espoirs passent par ici. Eclaboussures devenues signatures, sables, vitres dans les gravitations suspendues, cendres glauques autour d'herbes et neiges remontaient parmi les serpents et des vagues germaient çà et là parmi les vapeurs; c'était avant ce que nous appelons le temps; chevelures et traces ou caresses fleurissent toujours parmi les femmes; sombres chaumes, torrents et sourcils se meuvesnt avec ardeur parmi brumes noires; nuages; après ce que nous appelons encore le temps, sillons lumineux, écorces et griffes voyageront délicatement parmi les archipels aventureux.

Catalogue Jurt

Livre Jurt

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HÉRAUTS DANS L'HÉRAULT

pour BTN

Je roulais entre Bédarieux et Montpellier en voiture

ou en train je ne sais plus c'était il y a longtemps

le Soleil se couchait derrière les Cévennes allumant

de grands brasiers autour de chaque château

on aurait dit des autodafé telles des peintures brûlantes

mais incombustibles d'anges ou dévas enflammant

les anciens oriflammes les codes contrats et condamnations

mettant les bûchers au bûcher proclamant l'approche

en tapinois d'un prochain millénaire moins atroce

déclarant la guerre à la guerre et détruisant la destruction

?

 

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BALLADE DE L'OEIL BRABANCON

pour Georges Lambrichs

 

C'était après la fin d'une guerre dont nous savions bien

malgré tous nos espoirs et discours qu'elle ne pouvait être la dernière

Michel Carrouges m'a mené dans ton bureau des jeunes Editions de Minuit

alors Boulevards Saint-Germain où tu rêvais une revue

qui devait s'appeler Zène et pour laquelle tu as eu l'amabilité

l'oeil à la fois inquisiteur et transparent de me demander un essai

avant d'exorciser notre timidité autour d'une bière élégante

 

Curieux de ce que tu pouvais écrire j'ai alors découvert

cette espèce de givre romanesque cristallisation des instants

aussi loin que possible de tout ce que je pouvais et désirais faire

avec ce côté 1900 comme chez les jeunes Gide et Proust

mais revu par un soupçon de Maeterlinck et même d'Henri Michaux

alchimie pratiquée dans les vapeurs du Nord imprégnant à Paris

chapeau journaux et pipe en écume de bière élégante

 

Depuis l'échauguette d'ivoire où tu avais installé ton athanor glockenspiel

tu prêtais une oreille à tous les bruits du monde même à ceux

qui ne cessent depuis de nous menacer pour y démêler

porté le plus souvent par de tout autres voix le parfum tant cherché

l'isolant comme un élixir sur les rayonnages de tes collections

c'est pourquoi revenant d'Egypte et d'Angleterre je suis venu t'apporter

mon premier touffu manuscrit dans la protection d'une bière élégante

 

Prince lecteur depuis que tu me suis dans tant de frasques d'écriture

toujours attentif à travers les ombres aux flores et faunes de tous chemins

il me manque d'avoir achevé en ta compagnie quelque aventure

sur la Grand Place par exemple à la découverte d'une bière élégante

 

Préface livre Lambrichs

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SOUS LE NOIR

pour Olivier Debré

Sous le noir il y a l'attente

avec ses sinuosités

ses multiples efflorescences

pétales ramures antennes

caresses murmures soupirs

la prolifération des ombres

la dissémination des nombres

la dentelle des souvenirs

 

Sous le noir il y a l'odeur

cheminées des salles d'antan

épaisseurs poivrées des étables

greniers cavernes ou celliers

moisissures littératures

encres vins pétroles bitumes

filons ou menaces tempêtes

fouilles poussières ossements

 

Sous le noir il y a la perle

fonds des mers continents nouveaux

trous dans l'espace atomes lourds

fabriques d'étoiles sonores

grondements des ères enfouies

entrailles de monstres chanteurs

balbutiements et premiers pas

l'infra-rouge et l'ultra-violet

 

Sous le noir il y a les yeux

carnaval de Venise ou jungle

une confidence inquiète

les oscillations des navires

tourbillons capes et concerts

gongs lames cordes et crinières

les cyprès sifflant dans le vent

palpitation des origines

 

Sous le noir il y a le noir

l'inconnu du siècle prochain

l'énigme qui fermente au four

les possibilités d'envol

dans un millénaire assaini

la transmutation des ténèbres

l'enfer inventant son sourire

le point d'orgue au delà du temps

Livre Debré

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DE POSTE EN POSTE

pour Jean-Michel Vecchiet

Mon cher Jean-Michel

 

reçois tous mes voeux

pour l'exposition

Arles sera plus

belle que jamais

d'avoir dans ses murs

tant d'oeuvres de toi

 

Anges et sylvains

nymphes et démons

feront résonner

harpes et tambours

flûtes et cymbales

orgues et soupirs

 

La télévision

changera ses ondes

se réfléchissant

dans tes aquariums

tes miroirs magiques

tes bains de jouvence

 

Où commencera

la transmutation

de ses émissions

depuis la poussière

le pourrissement

et l'ignominie

 

Jusqu'à l'arc-en-ciel

éclairs et lueurs

échelles et fleurs

d'une éducation

en révolutions

de paix frémissante

 

Que nous attendons

désespérément

furieusement

inlassablement

après tant de bombes

et de confusion

 

J'aurais tant voulu

nettoyer mes yeux

dans tes alphabets

recharger mes piles

à tes dynamos

ou tes éprouvettes

 

Que ceux qui les voient

après y avoir

bu à longs traits puisent

pour m'en distiller

dans leurs athanors

élixirs et larmes

 

Pour la guérison

désaltération

du monde fiévreux

où nous haletons

dans l'hypocrisie

ou la démission

 

Quand viendra mon tour

de les étudier

de m'en régaler

m'en réconforter

de les propager

au fil des rencontres

 

Leurs baumes auront

déjà commencé

à s'approfondir

en fermentation

en effervescence

en maturation

 

Et à révéler

dans l'obscurité

imprégnée de braise

et ruissellements

du laboratoire

enfer bien-aimé

 

Les linéaments

de jeunes visages

les embarcadères

d'audacieux voyages

les propositions

d'autres sociétés

 

Et je ne pourrai

que les prolonger

en les vérifiant

en m'en imprégnant

que m'en revêtir

et m'en inspirer

 

Bonne chance donc

à tous ces heureux

qui profiteront

de tes découvertes

et les répandront

de rêve en réveil

Catalogue Vecchiet

//

OUTRE-HARRAR

encore in memoriam A. R.

 

Frère au très loin je tourne

depuis des années sournoisement

autour de ton ombre gardée

farouchement par des spécialistes

dont tu aurais détesté la plupart

 

Ce qui m'a mené en maint continent

déserts ou forêts villes ou sargasses

nullement à la recherche de tes traces

mais d'un lieu pluriel d'écoute et vision

d'où poursuivre ta tentative

 

Stoppée par le sort après tant d'avatars

malgré tous les soins et préparations

communique-moi ta force d'écart

et ce silence à l'intérieur de tous les mots

dont la mort ne pourra qu'augmenter le pouvoir

Gyroscope

//

ANGE DE LA BAIE

pour Gregory Masurovsky

Revenant en avion de Genève à Nice

après l'avoir fait tant de fois en train

ce qui ne me déplaisait pas non plus

une fois franchies les chaînes étincelantes

le mont Viso règnant sur l'Italie

quand l'appareil commençait à tournoyer

vers les vagues et les mimosas

parmi les borborygmes de la corruption

qui s'élevaient comme des lichens

depuis le marécage urbain s'effilochant parmi les roches

 

Prenant appui sur mon prénom je m'identifiais

à l'un des anges de la baie les ailes couvertes

non de blanches plumes de cygne mais de celles

bigarrées du totem injurieux injurié de mon clan

et mon casque s'armait d'un bec acéré

afin de pourfendre en leurs millions de replis

les larves de la sottise et la contagion simoniaque

entouré de toute une escadre de célestes complices

venus à mon secours de mainte époque ou religion

virevoltant comme ceux de Padoue

 

Jouissant des encouragements du sel

et des caresses des parfums montagnards

autour du navire de la toujours vierge

dont les embruns et brises soulevaient les vêtements

pour la faire perpétuellement renaître en Vénus

mais dès que j'avais touché le sol de l'aéroport

je repliais à l'intérieur de mes épaules et de mon front

tout mon attirail ornitho-séraphique

pour reprendre mon allure de professeur harassé

pressé de retrouver sa famille en nos Antipodes

Livre Masurovsky

//

DERRIERE L'HORIZON DU TEMPS

élégie à Christophe Colomb

pour Jean-Paul et Monique Barbier-Müller

1

Quand leurs bannières flottant enfin

sur l'Alhambra tu es allé trouver

les Rois catholiques pour leur parler

du grand Khan roi des rois des Indes

et qu'ils se laissèrent convaincre par ton idée

d'aller vers l'Orient par le chemin d'Occident

et te firent partir avec trois navires depuis Palos

à la recherche non seulement de la lointaine île

de Cipango où miroitait l'or mais aussi

de la cité de Quinsai la plus populeuse

qui fût au monde où l'on pouvait

disait-on goûter tant de plaisirs

qu'on s'imaginait être au paradis

alors au continent de la stupéfaction

il y avait une ville dite Tenochtitlan ou Mexico

construite sur des canaux autour d'un rocher

où un aigle tenant dans son bec un serpent

s'était posé sur un cactus et déjà derrière

l'horizon du temps couvaient des déportations

des cathédrales des épidémies

des gratte-ciels et des catastrophes

 

2

Quand tu cherchais non seulement l'étrange île

de Hondo où l'or couvrait les toits des palais

disait-on mais aussi la cité de Hang-Tchéou

avec ses douze mille ponts arqués

sous lesquels passaient aisément

au dessous des voitures et des chevaux

les plus gros bateaux sans mâts alors

au continent de l'ensorcellement il y avait

dans la ville sous les deux grands volcans

une enceinte crénelée entourant les temples

principaux dont celui double d'Huitzilipochtli

colibri de la gauche et de Tlaloc dieu de la pluie

et déjà derrière l'horizon du temps

couvaient usines explosions

universités révoltes et fouilles

un jour après trois semaines de navigation

dans l'inconnu vers la direction interdite

la terreur s'empara de tes marins

qui commencèrent à se révolter

et tu ne réussis à les maintenir en obéissance

qu'en leur débitant des mensonges

 

 

3

Au continent de l'interrogation il y avait eu

dans la ville des jardins flottants le sacrifice

de vingt mille prisonniers en quatre jours

pour consacrer la reconstruction de ce temple

et déjà derrière l'horizon du temps couvaient

des orages des explorations des massacres

des découvertes et des exterminations

cinq ans avant que t'apparût dans la distance

aux cris de Terre Terre l'île de Guanahani

dans les Bahamas que tu nommas San Salvador

avec des Indiens nus peints en brun ou en blanc

bien faits ignorant du fer et des armes

qui t'apportaient dans leurs pirogues

du coton des perroquets des pagaies

et même un peu d'or croyant qu'avec tes hommes

tu étais descendu du ciel alors que tu cherchais

l'étonnante île de Nippon où le pavage des chambres

aurait ete couvert d'or et aussi la cité de Hang-Zhou

avec ses dix places principales de deux miles de tour

une infinité d'autres disait-on et de grandes maisons

de pierre pour y loger les marchands d'outremer

 

4

Déjà derrière l'horizon du temps couvaient

des inventions des mensonges des reconstitutions

des naufrages et des espoirs quand baptisant

l'une après l'autre Sainte Marie de la Conception

puis la Fernandine et Isabelle dont la verdure

te rappelait le mai andalou avec des arbres

fruits herbes et pierres aussi différents

de ceux que tu connaissais que le jour de la nuit

le chant des oiseaux te faisant désirer

de n'en plus jamais partir à la recherche

de la surprenante île du Japon où les fenêtres mêmes

étaient en or ou de la cité du lac de l'Ouest

avec ses marchés où l'on trouvait toujours disait-on

cerfs daims chevreuils perdrix faisans cailles

et mille sortes d'oies et canards

avec des abattoirs de bétail pour les riches

alors au continent de la mise en question il y avait

dans l'enceinte sacrée de la ville des fleurs sanglantes

rangés soigneusement comme des livres

dans une bibliothèque d'un monastère de Gênes

les cent trente six mille crânes des sacrifiés humains

 

 

5

Quand tu cherchais obstinément l'incroyable

île du mont Fuji suintant de perles rouges

disait-on et la cité du mascaret d'automne

où l'on trouvait toujours sur les marchés

d'énormes poires blanches à l'intérieur

comme fine fleur de farine et très odorantes

alors au continent de la révélation il y avait

à Tlatelolco près du nid de plumes précieuses

des marchands d'or gemmes plumes étoffes

broderies esclaves poteries et fourrures

après être rentré à la cour en triomphateur

tu es retourné dans ton Hispaniola

pour y trouver ton premier établissement

incendié la garnison exterminée

pourtant tu as commencé à y planter

céréales et vignes exploiter l'or

et décidé d'utiliser les cannibales

comme esclaves à vendre en échange de bétail

tandis que déjà derrière l'horizon du temps

couvaient des humiliations et des arsenaux

destructions laboratoires et déceptions

 

6

Quand au cours de ton troisième voyage

tu abordas enfin au continent américain

mais sans t'en apercevoir le prenant

pour une île alors que tu considérais Cuba

comme une péninsule de l'Asie pensant frôler

le paradis terrestre montagne sur la Terre

semblable à un téton sur le sein d'une femme

déjà derrière l'horizon du temps couvaient

des sciences des vengeances des hopitaux

des haines et des musées en ces Indes

insoupçonnées il y avait au marché

de Tlatelolco des marchands de volailles

de lièvres et de miel ragouts confiseries

tabacs chocolats parfums papiers teintures

couteaux d'obsidienne pour sacrifices

toi rêvant encore à cette invraisemblable

île des sources chaudes où auraient mûri

les pierres précieuses et à la cité

de la colline aux phénix où l'on fabriquait

et vendait toujours à la température désirée

toutes sortes de vin de riz aux épices

 

 

7

Tandis que tu cherchais toujours

l'énigmatique île des éventails

dont nul n'aurait pu énumérer

les richesses mais aussi la cité

des douze portes avec ses courtisanes

somptueusement vêtues et parfumées

dans des maisons délicieusement décorées

les rois catholiques émus par les plaintes

des mécontents rentrés en Espagne

et de tous les envieux ont envoyé

le commandeur Bobadilla pour te remplacer

comme gouverneur et te mettre aux fers

puis t'ont rappelé auprès d'eux te laissant

enfin repartir pour une quatrième aventure

déjà derrière l'horizon du temps couvaient

des incendies orchestres et engloutissements

des astronefs et des écrasements alors

au continent de la décantation il y avait

sur le marché de Tlatelolco entouré d'arcades

plus grand que toute la ville de Salamanque

des juges et des agents pour surveiller le troc

 

8

Au continent de la révolution il y avait

autour de la ville du dieu sombre d'immenses

pyramides édifiées par des peuples anciens

dont on se demandait s'ils n'étaient pas des dieux

quand toi cherchant toujours la mystérieuse

île du miroir sacré dont nul n'aurait su

conter les mérites et la cité des grottes sculptées

aux courtisanes si habiles que les étrangers

disait-on qui en avaient joui une fois

rentrés dans leur patrie ne songeaient

qu'à y revenir lors de ton dernier voyage

une terrible tempête éclata dispersant

tes navires au cours de la nuit et toi

sur le point de mourir de désespoir tel Job

te voyant interdire l'accès de cette terre

que tu avais trouvée au prix de sueurs de sang

et d'autres ouragans t'ont malmené

tout au long de l'isthme central

déjà derrière l'horizon moutonneux du temps

couvaient explications hurlements et expositions

des guerres civiles et des renaissances

 

 

9

Déjà couvaient larmes et multiplications

des gémissements des libérations

et des agonies au continent de l'expérimentation

il y avait bien loin de la ville du retour

du serpent à plumes d'autres ruines

des dessins gigantesques dans les déserts

de grandes villes sompteuses avec leurs routes

quand tu cherchais désespérément l'inépuisable

île du soleil levant dont nul n'aurait su

mesurer les audaces comme celles de la cité

des six harmonies où quiconque

pouvait louer des palais disait-on tout meublés

pour faire la fête et des bateaux palais flottants

alors dans la fièvre tu entendis une voix

très compatissante qui disait homme lent à croire

qu'a donc fait de plus pour Moïse ou David ce Dieu

qui t'a donné les Indes qui t'a confié les clefs

de la mer océane jusque là serrée

de si fortes chaînes ta vieillesse

ou même ta mort n'arrêteront pas

ton ultime exploit derrière l'horizon du temps

Livre Barbier-Müller

//

AUX SOUTERRAINS D'UN LIVRE

pour Pierre Canova, Jacques Chessex et Antonio Saura

 

L'ouvrage se présente comme une dalle ou lame tendue de tissu noir frappé du sigle blanc du ver ou rat rongeur. Si l'on réusit à la soulever on s'aperçoit qu'il s'agit en fait d'une trappe qui mène dans un somptueux caveau où l'on trouve d'abord, étendues dans les suaires transparents d'une vaste chambre à très basse voûte, les 27 feuilles d'un tarot funèbre,

couvertes, sur une face, de couleurs ou plutôt non-couleurs épaisses, à grains divers, pièges pour les coulisses de la lumière, noirs brillants, blancs crèmeux, traces de crayon.

 

Trois fois neuf images liant semaines saintes et corridas, couteaux et velours, silex et murmures, avec rage et délicatesse,

et aussi l'armet de Mambrin à l'Heure de Tous, sarments et serments, joyaux et blessures, avec sarcasme et langueur,

enchaînant les baraquements des gitans aux projecteurs des studios, sueurs et pâleurs, jungles et bavures, avec fougue et retenue,

et aussi les divines Paroles aux farces de Lazarillo, les fouets et les grâces, les nains et les grils, avec acharnements et replis,

juxtaposant les Commentaires royaux à la brèvissime Relation de la Destruction des Indes, aiguières et charognes, glaciers et brasiers, avec vengeance et pardon,

et aussi la Tentation de Saint Antoine au Chemin de Saint Jacques, odeurs des jasmins, barbelés des camps, avec effervescence et distance,

superposant le Festin de Pierre au Rétable de maître Lézard, plafonds étoilés et blizzards de suie, avec violence et ruses,

et aussi les portraits de famille aux haillons de brocard, leçons de ténèbres et jeux olympiques, avec arrachements et glissements,

mariant les lichens des toundras aux beuveries des cloîtres, étaux, étals, étoles et âtres, avec crissements et réverbérations.

 

27 arcanes majeurs de notre misère à savoir:

1) deux visages écrasés après un instant d'assouvissement, guettant l'approche de l'indétournable vedette policière fendant la mer d'asphalte sous le ciel de plomb,

2) une femme, sa chemise à ourlets de dentelles relevée jusqu'au cou, affalée sur une méridienne tapissée de reps élimé, certaine de l'arrestation, essayant d'apaiser ses tourbillons d'angoisse,

3) un archevêque mitré s'extirpant de sa bière, quelques lambeaux de chairs et poils tenant encore à ses pommettes, sous les yeux d'une bande d'angelots bavards à ailes mi-parties corbeaux et cygnes, de vraies pies de columbarium, effarés devant cette résurrection ratée,

4) le visage un peu inquiet d'un commentateur à col et capuchon de fourrure, se disant que ce n'était pas du tout ce qu'il avait prévu, se demandant si ce ne sera pas son tour d'y passer la prochaine fois, se ressaisissant aux barreaux du code, mais attendant encore quelques instants pour reprendre son souffle avant de condamner,

5) le visage gras, blafard, à pustules, d'un autre qui préfère ne pas trop s'approcher du poële de faïence de peur de fondre, s'étaler sur les carreaux du prétoire, se perdre à l'égout,

6) quant à celui-ci, c'est plutôt le prévenu qui suppute son tour, prévenu bien trop tard d'ailleurs, pris au dépourvu; des yeux lui bourgeonnent sur les joues et les tempes, sur la nuque aussi sans doute, cherchant la faille et l'issue,

7) l'antichambre de l'inquisition avec alguazils, spadassins, séminaristes, secrétaires, appariteurs, assesseurs qui s'agitent autour des suspects traînés dans leurs chemises de chanvre avec de grands crochets,

8) le contrôleur de profil avec la goutte de morve chargée de nicotine et poivre, qui s'attarde sur son menton rugueux en galoche, pivotant sur le cou maigre semblable au manche d'une massue,

9) les taches de moisissure sur la soutanelle, ou bien celles de clair de vieilles lunes sur la poussière du cachot fouillée par les rayons coupants des lanternes grillagées,

10) les trois juges infernaux: le général Minos, le supérieur Eaque et le frère Rhadamante, goguenards, grivois et goulus,

11) la pleureuse avec sa tresse de jais, les genoux souriant un peu sous la bure laiteuse,

12) serait-ce la même couchée mantenant sur le dallage, Olympia des soupirails, une grosse flaque reliée par un large visqueux filet à son cou tranché, la chair tremblant encore dans l'émotion du viol?

13) le premier procureur avec sa toque, son regard ennuyé, sa voix traînante nasillarde, les gouttes de transpiration sur son front qu'il essuie d'un ample balayage de sa manche à revers,

14) un cheval saluant celui de Guernica, hennissant, mâchoires ouvertes, langue en poignard, le visage d'un palefrenier bouffon apparaissant soudain par une brèche de l'écurie calcinée,

15) conversations de vestibules, remarques à l'emporte-pièce dentelé sur les réquisitoires et plaidoiries, chuchotis et suçotements,

16) l'inévitable crucifix sur la paroi, la couronne d'épines enfoncée dans les yeux,

17) l'avocat du diable, comme si celui-ci en avait besoin, qui ne laisse passer nulle intonation, nulle hésitation, boutonné jusqu'aux dents, les billes de ses pupilles roulant dans le goudron de ses orbites,

18) le président tordant sa gueule pour proférer l'inintelligible mais inéluctable sentence,

19) les loges de la presse avec les téléphones, téléscripteurs, caméras, microphones, cuves à révélation, agrandisseurs, tables de montage et massicots, l'extermination en direct,

20) la liesse de la foule à l'annonce du supplice, les écoliers lançant en l'air leurs encriers, déchirant leurs cahiers et tendant des pièges pour les vieillards indulgents,

21) le greffier soulagé d'avoir enfin transcrit le dernier attendu, soignant ses points d'exclamation et d'imprécation,

22) le plongeon de la tête du sorcier, de l'hérétique, de l'inventeur, à l'intérieur de sa propre poitrine, comme pour chercher son coeur afin de pouvoir le vomir, lorsqu'il a compris que tout était perdu (mais comment diable -ou plutôt légions des insondables ricanants abîmes célestes-, pouvait-il espérer encore?),

23) le peintre et son modèle, celui-ci transformé en insecte, mais à vrai dire le peintre aussi,

24) l'épouse, tout son corps marbré de frissons, dénudé presque écorché à l'intérieur de la geôle des tissus houille et neige sous la mantille,

25) le paysage de l'exécution à l'aube livide; une fusillade mais règlée de telle façon qu'elle dure aussi longtemps qu'un bûcher; on devine des battements d'ailes mais sans pouvoir décider si ce sont encore celles des archanges ou celles des vautours déjà,

26) bousculade à la procession pour baiser surplis, chiper reliques, se barbouiller de cendres,

27) l'enfant rescapé qui connaîtra bientôt l'étendue de ses tares.

 

Lorsqu'on a refermé le vantail sur cette galerie-galère à 27 voiles, apte à naviguer dans les flots de lave sous toutes nos villes, on descend d'un étage encore pour trouver dans une autre cave plus petite une liasse de feuilles de diverses couleurs, couvertes d'une écriture imperturbable au stylographe ancien, nous proposant un ensemble de méditations sur ce que nous venons d'explorer dans la première catacombe.

 

Dans une fosse voisine le texte de ces archives se conjugue à des reproductions qui, dans leur remarquable effort de fidélité, nous invitent à les confronter perpétuellement aux originaux, ceci constituant un volume, premier de 25OO presque identiques, à ceci près que 25 dont celui-ci, comportent une image supplémentaire gravée à l'eau forte, et que deux autres se distinguent plus secrètement pour que cela fasse 27.

 

Enfin, telle une fleur sèche oubliée, tout au fond le manuscrit de cette relation d'une visite, sur trois doubles pages détachées avec les reproductions 13, 14 et 17.

Livre Canova

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DE L'AUTRE COTÉ

pour Jean-Louis Beaudonnet

 

De l'autre côté du seuil c'est la dalle et le carreau, le parquet et la natte, le linoléum et le tapis;

ou au contraire l'asphalte et le gravier, le gazon et le sentier, la plage et le marais.

 

De l'autre côté du linteau, c'est le plafond avec ses poutres et moulures, les voûtes et leurs ogives, les suspensions et les mobiles;

ou au contraire les nuages avec leur pluie et leur neige, le vent, la grêle, l'azur, l'arc-en-ciel et la brume.

 

De l'autre côté du chambranle ce sont les lambris et cimaises, les tapisseries et tableaux, les bibliothèques et recoins;

ou au contraire les forêts et falaises, les horizons et façades, carrières et grottes.

 

De l'autre côté de la serrure c'est le secret et l'obscurité, le lit et l'armoire, la lampe et la lecture;

ou au contraire la foule et le vacarme, le désert et ses tourbillons, la mer et ses embruns.

 

De l'autre côté du gond c'est le silence et le sommeil, la réflexion et l'écriture, le miroir et l'envie;

ou au contraire la promenade avec la conversation, les éclats de rire avec les torrents, les oiseaux avec leurs roulades.

 

De l'autre côté du vantail c'est le trésor et la braise, l'élixir et le conte, les claviers et les albums;

ou au contraire la dilapidation joyeuse, les frissons et fourrures, les sueurs et les chasses.

 

De l'autre côté de l'ombre c'est le regard et le murmure, la perle du soir, joyaux et reliures;

ou au contraire l'étincelle avec ses risques, écailles et griffes, écorces et baisers, soupirs, échos, prophéties et ruses.

Catalogue Beaudonnet

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RÉPLIQUES EN AMERIQUE LATINE

pour Gérald Minkoff et Muriel Olesen

 

Argentine

 

1

la Plata

 

Tu réfléchis enseignes et passages sous le ventilateur immobile

Je nage dans les défilés solitaires sous les cétacés du plafond

J'attends l'arrivée des ichtyologues dans mes grands fonds

Tu traverses les vitrines phosphorescentes de l'incertaine évolution

 

2

Buenos Aires

 

Tu as attendu par curiosité que le train ait dégagé la vue

Je me suis accrochée au wagon pour fuir au-delà des frontières

J'attends qu'arrive un autre train et qu'il reparte pour très loin

Tu nous diffuseras des messages depuis ton pays d'accueil ou cachette

 

3

encore Buenos Aires

 

Tu accompagnes de ton déclic l'humide tango des pompiers

Je ne suis plus qu'une ceinture dans le virevoltement de la piste

Je cherche à percer vapeurs et fumées pour trouver les restes des braises

Tu enrobes de flammes noires ton cavalier brandon élu

 

4

toujours Buenos Aires

 

Tu surprends la consolation de l'ibis sur la désolation des branches

J'essaie d'enrayer l'invasion quasi-fatale des ténèbres

Je lave le ciel en vain de son crêpe de cendres

Tu exorcises la fureur qui menace tous ces balcons

 

5

Tucuman

 

Tu prêtes les ailes du cygne au cheval qui cherche l'issue

Je tords les hampes des réverbères pour entrouvrir la geôle des affollements

J'emprunte sa crinière au cheval pour permettre l'envol du cygne

Tu incurves les gtrajets des voitures pour fournie asile à l'errant

 

6

Tilcara

 

Tu radiographies les capillaires de la pluie sur la paroi

J'écoute le battement du menu coeur entre mes bras

J'ouvre à l'intérieur du ruissellement une chambre ou sècher sa peau

Tu entrelaces la chaleur avec les bourgeons de tes doigts

 

7

la Quebrada

 

Tu nous élèves saguaros dans les replis de tes épaules

Je protège les humbles tombes par mes aiguilles de géant

Je fleuris mes épouvantails d'étoiles une nuit pasr an

Tu ressuscites les gisants quelques heures par ton haleine

 

8

hauts fourneaux de Zapla

 

Tu foudroies l'antique Sodome par un pourdoiement de bitume ardent

Je reste plus près de la terre en surveillant mes barres éblouissantes

Je fais entendre en cette usine les malédictions d'aujourd'hui

Tu armes le portier infernal de fourches gantelets cuirasse

 

9

Jujuy

 

Tu salues l'infatigable vagabond tout son pauvre avoir sur l'épaule

Je me perds dans le grouillement des jeunes truites sur les moirures des galets

Je marche avec lui dans la poussière les ampoules me viennent aux pieds

Tu m'offres alors de quoi les tremper me restaurer désaltérer

 

10

Iguazu

 

Tu héberges de papillon dans la conque de ta main droite

J'admire la mâchoire du crocodile qui ne claquera plus jamais

Je relâche le papillon dans l'irisation des cascades

Tu photographies les survenants dans l'objectif de l'oeil saurien

 

 

 

Brésil

 

1

Iguazu

 

Tu tournoies avec les oiseaux devant les falaises d'écume

J'escalade en contre-courants les branches des forêts liquides

J'édifie des citadelles de fraîcheur au plus agité des soirées torrides

Tu dévales comme un skieur les gouffres de neige et de verre fondu

 

2

Rio de Janeiro

 

Tu saupoudres mes palmiers des sinueuses nacres des plages

Je baigne les tiens des sueurs de nos lits défaits

J'incline mes bouquets dans le sel de tes nuits vibratiles

Tu trempes nos draps des langueurs de faubourgs en danse

 

3

Ouro Preto

 

Tu gravis la pente jusqu'au sanctuaire flambant

Je prépare à toute vitesse l'apéritif devant la sainte cène

Tu offres aux apôtres les saveurs d'un continent nouveau

J'implore pour toi les anges métis

 

4

mine d'or de Marianna

 

Tu fixes les yeux lumineux du rapace dans la galerie abandonnée

J'écoute le tintamarre des wagonnets fantômes

Je ramasse des pépites illusoires dans les bassins flous

Tu imagines le rougeoiement des torches sur le dos des esclaves fouettés

 

5

Bahia

 

Tu presses les vagues des bras nus sur le bastingage du traversier

Je délègue ma silhouette vers l'inaccessible améthyste

Je pressens dans les muscles des nuages l'orage de vigueur qui nous délivrera

Tu creuses les cavernes de ton crâne pour u loger tous les cristaux de tes trouvailles

 

6

Belem

 

Tu t'installes près des piles de tes fruits pour les garder dans ton sommeil

Je les ai fait passer de barque en barque jusqu'à ton quai

Je prépare ton repos dans l'ivresse des mûrissements sous les lampadaires

Tu les as transportés de chenal en chenal entre les îles et les plantations

 

7

encore Belem

 

Tu transmets les nouvelles du soir sous la vergue d'un autre bateau

J'en suis encore au plein soleil à rouler parmi les écailles

Je suis encore en pleine nuit à me balancer parmi mes projets

Tu diffuses déjà les nouvelles de ce matin sous les monceaux des récoltes

 

8

sur le fleuve Guama

 

Tu me demandes comment se nomment ces étranges roseaux

Je voudrais bien savoir ce qu'on a voulu me faire entendre par ces signes de craie sur le billard

Je comprends bien que tu ignores autant que moi le scret de ces tiges

Tu recouvriras d'autres interrogations celles auxquelles tu ne peux répondre

 

9

Manaus

 

Tu étends ton linge sous les forteresses des urubus

Je médite sur l'avenir du monde en aspergeant mes orteils

Je cuisine derrière les treillis dans les rayons horizontaux

Tu apportes les desserts suaves dans les vestiges de l'école

 

10

encore Manaus

 

Tu dessines ton désarroi sur le rectangle de tes manques

J'ai laissé mon bateau s'échouer sur le sable sous le viaduc

J'accumule sous mes arcades sourcilières l'amertume de mon pays

Tu clapotes avec les enfants dans les flaques laissées par le fleuve évanoui

 

Supplément au Brésil

 

1

encore Bahia

 

Tu épingles parmi les nuages l'avion qu'acclament les gamins

J'invite la perrruche à venir sur mon doigt

J'essaie d'éclabousser avec les copains jusqu'aux lames

Tu soulèves le rideau d'écume comme la brise

 

2

toujours Belem

 

Tu te suspends aux rambardes du siècle passé comme les tapis

J'extrais de la boîte à lait le serpent national

Je me faufile entre les pétales de la suspension

Tu nourris les enfants sur les carreaux du monstre

 

3

toujours Manaus

 

Tu soulèves allègrement dans ta caisse de quoi soulager nos misères

J'épie dans l'angoisse avec mes soeurs le client avide

Je désire une jeune main pour serrer ma nuque rasée

Tu voudrais trouver d'autres jeux pour apaiser les beaux porteurs

 

4

encore et toujours Manaus

 

Tu navigues sur le fleuve noir en attendant les assoiffés

Je patauge sous les yeux horribles des pontons

Je rythme le défilement des rives avec mes poteaux et flacons

Tu plaques sur le clavier du quai les dissonances de l'abandon

 

5

encore Rio

 

Tu te débats contre la vitre comme une mouche

Je m'étends sous la brume comme un faubourg marin

Je guette le passage de l'autre cabine suspendue

Tu planes au-dessus de la brume comme une découpure de montagnes

 

6

toujours Rio

 

Tu éclaires les agrippés à toutes les tiges du tramway

Je cueille cette grappe humaine comme dans une vigne

Je réussirai bien à bondir jusqu'au marchepied

Tu happes le frémissement d'une lumière de bal masqué

 

 

 

Mexique

 

1

Mexico

 

Tu enroules ton corps soyeux autour des jambes chamarrées

Je surveille sur le damier la partie des dames capsules

Je flaire l'odeur des bottes vernies sur le dallage

Tu reconstitues les élancements du violon qu'on a rangé dans son étui

 

2

encore Mexico

 

Tu fais un anneau de tes bras autour du cou de ton père

Je m'efforce de te représenter débarquant sur un des satellites de Saturne

Je voudrais sauter des pyramides ancestrales jusqu'aux astres qu'elles célèbrent

Tu appelles de tous tes voeux un Christophe Colomb indien qui redécouvre l'Europe oubliée retour de l'espace

 

3

Patzcuaro

 

Tes jeans semblent plongés dans la boue des siècles

J'apprivoise le cheval de bronze sur le capot

Je ne suis pas le seul à étudier cette sculpture

Ton index écrase tes lèvres et ton nez dans ton envie de rivaliser

 

4

Guanajato

 

Tu découvres dans l'étalage des noms de senteurs fabuleuses

Je m'enfonce dans les puanteurs innommées des tunnels urbains

Je caresse de ma lumière les épaules des retrouvés

Tu emportes dans ta pénombre l'écho des adieux murmurés

 

5

encore Guanajato

 

Tu conduis ta voiture neuve jusqu'aux escaliers des fantômes

Je hurle dans mon insomnie depuis les massacres d'antan

J'appuie mes deux bras invisibles sur la rampe du palais d'ombre

Tu réveilles dans son horreur la reine des plateaux bourbeux

 

6

sur la route de San Miguel Allende

 

Tu frôles des camions crépusculaires dans la soie des brindilles bleues

Je tends le filet de mes fêlures sur le casque de tes plongées

Je m'étire au long des plumes de notre vitesse

Tu greffes un cil de clair de lune sur l'aquarium de l'horizon

 

7

sur la route d'Acapulco

 

Tu franchis désinvolte un campement de chiffres

J'attends l'invitation des bavardes serveuses rieuses

Je me régale des reflets arides sur les écriteaux et les rocs

Tu aides à préparer les festins des gigantesques gueules d'outremer

 

8

Acapulco

 

Tu vois l'homme en clair proposant des palaces

Je le démasque renonçant en sombre aux pharamineuses croisières

Je vois la femme en ombre devant l'aurore marine

Tu la revêts de blanc princesse éclipsant les stars

 

9

Tuxla Gutierez

 

Tu courbes les chapeaux en profils de guitares

Je fouille les dorures au jardin des torpeurs

Je dresse les cheveux en épines de roses

Tu tresses les pétales des lèvres en entrées de serrures

 

10

canyon de Sumidero

 

Tu filtres la rudesse du paysage dans les songes de ta bercerie

J'engrange du miel céleste pour tes nuits

Je cherche ma voix égarée dans l'oreille interne des montagnes

Tu accordes les cle fs des harpes de l'abîme

 

11

encore Patzcuaro

 

Tu crois accompagner les mariés dans l'église vide

Je me dis qu'il s'agit plutôt d'une gare désaffectée

Je m'extasie sur la colonne et son chapiteau

Tu transformes sans t'en douter le fer en stuc et bois doré

 

12

Texcoco

 

Tu mets au centre de l'image la croix brodée sur la cravate

Je préfère le croisement des piques obliques devant le quadrillage des parpaings

Je suis fascinée par les ongles de cette main gauche près de la poignée

Tu ne peux détacher les yeux de ces broderies et de cesboutons

 

13

San Cristobal de las Casas

 

Tu n'oublies ni le pilier métallique ni la hauteur des murs marbrés

J'attrape le rire des enfants sur le socle en pente

Je n'oublie ni le panier gonflé ni les franges battantes

Tu attires mon attention sur le balcon semblable à une poule devant les touffes d'herbe

 

14

Ahuatempan

 

Tu disposes les assistants le long des vagues de la guirlande

Je construis un arc triomphal avec les immenses glaïeuls

Je saisis l'instant où les bouteilles des enfants deviennent instruments à vent

Tu répercutes les silences de ceintures en cols et rubans

Livre Minkoff Olesen

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AU DOS D'UNE CARTE POSTALE

pour Edouard Boubat

Le mot chapeau et voici qu'il tourne sur la tête et que le vent l'emporte

Le mot chemise et voici qu'on l'enlève la lave et la change

Le mot enfant et voici qu'il s'éveille saute et sourt sur le sable

Le mot écume et voici qu'elle avance recule roule des algues et des odeurs

Une photo plus un texte vaut un millier de photos plus un millier de textes

Carte postale Boubat

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LA PROCESSION DES MESSAGERES

pour Paul Delvaux

1

 

C'est le train du mariage du soir et du matin

ligne directe Bruxelles-Ephèse

directe mais sinueuse avec des stations

non seulement à Huy mais à Anvers

 

Et s'il traverse des banlieues

avec ruelles bougies et beffrois

briques fenêtres aiguillages

cheminées passages à niveaux

 

Ecolières ardoises tresses

isolateurs pylônes bielles

il est capable de filer sur le lac d'hiver

tandis qu'on imagine au loin le Colisée

 

L'entrée de ses voitures n'est permise

qu'aux candidats vêtus de noir

soigneusement examinés

par des contrôleurs jumeaux

 

Ils les font passer par des vestibules

reliés à des appareils de radiographie

étincelants de cuivre

qui sondent les reins et les coeurs

 

Inutile de tenter de dissimuler

la moindre arme de contrebande

les rayons ne se contenteraient plus

de dissoudre les vêtements

 

Des hôtesses aux grands yeux

et la taille cambrée

messagères déléguées

sortant du wagon des modistes

 

Installent dans leur compartiment

des archéologues qui se communiquent

documents et diagrammes

à demi-mot

 

Adoptés déjà sans s'en douter

par le pays où les femmes ne vieillissent point

ils préparent distraitement

les temples de la double vitre

 

L'aurore boréale dépose ses drapés

 

 

2

 

C'est le train du mariage du jour et de la nuit

ligne directe Louvain-Rhodes

charbonneuse mais électrique avec des arrêts

non seulement à Liège mais à Ostende

 

Et s'il explore des faubourgs

avec tramways lampadaires et mannequins

lanternes pistons poteaux

quais traverses rails heurtoirs

 

Lune signaux reflets tapis

perrons pavés tunnels vitrines

il n'hésite pas à glisser sur les canaux de Pâques

tandis que l'on devine au loin les colonnades

 

La jouissance de ses espaces n'est autorisée

qu'à certains novices sélectionnés

scrupuleusement dans divers pays

par des inspecteurs jumeaux

 

Ils les font passer par des arcades

reliées à des appareils de cristallographie

étincelants de nickel

qui sondent leurs poches et coutures

 

Inutile de tenter de passer

de la monnaie sale ou blanchie

les rayons impitoyables

s'attaqueraient alors à la peau

 

Des institutrices à grandes robes

et chignons fleuris

messagères déliées

sortant du wagon des coiffeuses

 

Introduisent dans leurs cabines

des astronomes qui se montrent

photographies et calculs

à demi-bruit

 

Adoptés déjà sans s'en douter

par le pays où les malades ne dépérissent point

ils préparent discrètement

les colosses de la double ville

 

L'aurore australe dénoue sa chevelure

 

 

3

 

C'est le train du mariage d'hier et d'aujourd'hui

ligne directe Namur-Olympie

prestigieuse mais inquiétante avec des escales

non seulement près d'Alésia mais à Copenhague

 

Et s'il se faufile dans les clairières

avec pavillons canapés et lampes à pétrole

sémaphores passerelles

fer forgé lianes cailloux

 

Barrières glissières fumées

rideaux cylindres suspensions

il sait courir sur les fleuves du printemps

tandis qu'on découvre au loin l'embarcadère

 

La contemplation de son paysage

n'est recommandés qu'à certains

au regard particulièrement pénétrant

testés par des opticiens jumeaux

 

Ils les font passer par des ouvertures

reliées à des appareils de spectrographie

étincelants de chrome

qui sondent porte-feuilles et attaché-cases

 

Inutile de tenter de fourguer

des informations frauduleuses

les rayons s'attaqueraient alors

aux chairs mêmes

 

Des initiatrices à longues jambes

avec éventails de plumes

messagères délurées

sortant du wagon des dentelières

 

Précèdent dans leurs parloirs

des géologues qui comparent

échantillons et hypothèses

à demie-rumeur

 

Adoptés déjà sans s'en douter

par le pays où les vieillards ne radotent point

ils préparent subrepticement

les statues de la double vigne

 

L'aurore levantine dégrafe son foulard

 

 

4

 

C'est le train du mariage du rêve et du réveil

ligne directe Charleroi-Babylone

énigmatique mais confortable avec des passages

non seulement par Rome mais par Oslo

 

Et s'il se promène dans les parcs

avec bibliothèques marchés couverts et palmes

ombres cadrans caténaires

pantographes tuyaux ourlets

 

Réservoirs observatoires

jetées clochers promontoires

il peut bondir sur les deltas de la Saint-Jean

tandis qu'on aperçoit les montagnes au loin

 

L'air de ses corridors n'est respirable

que pour certains dotés d'un flair presque animal

aventuriers de cette expédition

entraînés par des médecins jumeaux

 

Ils les font passer par des portes

reliées à des appareils d'audiographie

étincelants d'argent

qui sondent leurs poils et leurs os

 

Inutile de tenter d'introduire

des supercheries prétenduement

scientifiques les rayons

dénuderaient les squelettes

 

Des courtisanes à souples capes

et parures végétales

délicates messagères

sortant du wagon des couturières

 

Accompagnent dans leurs galeries

les mythologues qui proposent

leurs traductions et enluminures

à demi-voix

 

Adoptés déjà sans s'en douter par le pays

où les horticulteurs ne se lassent point

ils préparent fiévreusement

les jardins de la double voie

 

L'aurore occidentale dévoile sa poitrine

 

 

5

 

C'est le train du mariage des ténèbres et de l'éblouissement

ligne directe Malines-Alexandrie

somptueuse mais clandestine avec des accueils

non seulement à Pompéï mais à Reykjavik

 

Et s'il s'enfonce dans les forêts

avec kiosques grottes et ruines

crânes tibias omoplates

clavicules côtes vertèbres

 

Métacarpes tarses phalanges

sternum sacrum os iliaque

il aime planer sur les plages de l'été

où l'on contemple au loin les compagnons d'Ulysse

 

Les saveurs de ses festins

ne sont perceptibles que pour certains

exercés depuis des années

préparés par des enfants jumeaux

 

Ils les font passer par des fissures

reliées à des appareils de psychographie

étincelants de platine

qui sondent leurs cerveaux et leurs ventres

 

Inutile de tenter de placer

des ambitions vulgaires

les squelettes ne tenteront plus

que rendre service aux beautés

 

Des princesses à lourds diadèmes

et traînes surchargées d'écailles

délicieuses messagères

sortant du wagon des brodeuses

 

Conduisent dans leurs ateliers

les picturologues qui préparent

leurs toiles papiers et pigments

à demie-teinte

 

Adoptés déjà sans s'en douter par le pays

où les microbes ne nous attaquent point

ils préparent anxieusement

les phares de la double vie

 

L'aurore zénithale déchaîne ses éclairs

 

 

6

 

C'est le train du mariage de la vitesse et de la lenteur

ligne directe Gand-Halicarnasse

silencieuse mais vibrante avec des réceptions

non seulement au Stromboli mais au Spitzberg

 

et s'il pénètre dans les champs de fouilles

avec dallages escaliers et grues

casques toges piques suaires

brodequins échelles capuches

 

Glaives boucliers campements

piétinements lamentations

il préfère voler sur la mer d'automne

tandis qu'on illumine au loin des navires

 

Les enseignements de ses amphithéâtres

ne sont profitables qu'à des apprentis

à l'aspect souvent misérable

guidés par des anges jumeaux

 

Ils les font passer par des interstices reliés

à des appareils d'historiographie

étincelants d'or

qui sondent leurs aveux et mensonges

 

Inutile d'annoncer des évangiles amers

les squelettes s'efforceront de consoler

les crucifiés et leurs mères

en les enrôlant dans leurs légions

 

Des devineresses à noeuds de rubans

et chapeaux à touffes de roses

délectables messagères

sortant du wagon des bijoutières

 

Entraînent dans leurs labyrinthes

les urbanologues supputant

leurs approximations et devis

à demi-ton

 

Adoptés depuis longtemps sans s'en douter

par le pays où les délices ne s'épuisent point

ils préparent inlassablement

les mausolées de la double vague

 

L'aurore nadirale découvre ses profondeurs

 

 

7

 

C'est le train du mariage du ciel et des enfers

ligne directe Bruges-Memphis

audacieuse mais tranquille avec des triomphes

non seulement à Sélinonte mais au pôle

 

et s'il se confronte aux déserts

avec éoliennes galets et mirages

archivoltes acrotères

ogives chapiteaux vitraux

 

;Tours gradins scènes perspectives

l'envers du temps l'heure de tous

il choisit d'accélérer sur les nuages de Noël

tandis qu'on illumine au loin la citadelle

 

Les révélations de ses spectacles

ne sont interprétables qu'à certains

musiciens errants

dirigées par des astres jumeaux

 

Ils les font passer par des miroirs

reliés à des appareils d'échographie

étincelants de diamants noirs

qui sondent leurs souvenirs et oublis

 

Inutile de tenter de renoncer à notre folie

vin de flamme arbre du savoir

ce sont nos cadavres eux-mêmes

qui apporteront leur sagesse

 

Des enchanteresses à nobles attitudes

sourires venus du fond des naufrages

messagères délivrées

sortant du wagon des esthéticiennes

 

Saluent dans leurs nefs les futurologues

métamorphosant leurs échecs

en tentatives aventurées

à demi-hasard

 

Adoptés depuis longtemps par le pays

où les prophètes ne se trompent point

ils préparent allègrement

les citadelles de la double vue

 

L'aurore d'outre-espace dégage ses parfums

Ctalogue Delvaux

Gouaches Baltazar

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LA PEAU DES RUES

pour Arthur Aeschbacher

 

Au détour de la palissade une affiche qui devient flammes; dans la déchirure la lettre-phénix renaît de ses cendres et de la colle sur les murs en ruine.

 

Tous ces papiers sont plumes pour Dédale qui en fabrique patiemment des ailes à l'intention de ses fils cadets qui prendront leur essor un jour, c'est promis, qui sauront éviter les pièges du Soleil. Il faut reprendre à zéro les anciennes légendes. Alors ils échapperont aux enchevêtrements des tuyaux où circulent l'ordure et les gaz, aux embrouillaminis de fils qui transmettent fausses lumières et conversations frauduleuses, aux souterrains grouillant de rats et de travailleurs harassés qui rentrent chez eux retrouver la femme fripée, les enfants geignards, le vin frelaté, les programmes débiles sur les écrans.

 

L'oeil en scalpel détache les strates de l'espace feuilleté sur les parois délaissées. On s'insinue par ces fissures, tel un mimi australien à travers ses falaises, jusqu'au temps du rêve avec ses orgues et bondissements. Cette usine désaffectée c'est la grotte de Fingal, la mosquée d'Omar ou d'Ibn Touloun. Ce terrain vague dévoré de bulldozers nous propose dans ses monceaux les témoins archéologiques des vingt dernières années plus ignorées encore que les millénaires prestigieux. Modeste Christophe Colomb débarquant d'une grinçante Santa Maria de tôle et plastique, j'écarte les sargasses pour en extraire idoles et inscriptions.

 

Des échelles se dressent entre échafaudages et démolitions, lambeaux au vent comme des banderoles lors de manifestations, qui nous permettent de grimper jusqu'aux passerelles de nuages et d'y suivre, tels des anges gardiens en haillons bigarrés de coulures et pulvérisations, les escapades des jeunes aventuriers à la recherche des Monts de la Lune et des sources du Nil, faisant escale à Chypre, Aden, Harrar et Warambot, après les quatre cent coups en Ardennes, Paris, Bruxelles, Londres, Stuttgart et jusqu'à Java, dans la saison des illuminations et du mauvais sang, depuis les villes jusqu'à d'autres villes, nouvelles villes, textes nouveaux, lettres nouvelles, alchimie de la coïncidence entre ville et désert, sphère et pyramide, science et silence, profondeur et surface, adieux et retours.

 

Les rideaux du théâtre urbain s'ouvrent tout autour du chercheur, et d'autres rideaux encore jusqu'à celui du ciel nocturne, jusqu'à ceux des chaînes éternelles. On arrache un grand emplâtre de sottise avec un bruit d'applaudissements, de traînées de poudre et congrès d'oiseaux.

Catalogue Aeschbascher

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UN ADOLESCENT CHARBONNEUX

pour Dominique Sampiero

J'ai eu dix-sept ans le 14 septembre 1943

c'était la guerre et plus précisément l'occupation

dont on ne savait nullement quand elle finirait

le couvre-feu la pénurie le froid qui reviendrait l'hiver

tel qu'il nous faisait déjà frissonner en pleine fin d'été

 

Je venais de passer mon bac de philo je m'apprêtais

à préparer sans enthousiasme le concours d'entrée

à une impressionnante et sarcastique école

j'étais dans de drôles de vacances moroses

comme on avait parlé de la drôle de guerre

 

J'étais maigre timide plutôt sale je recherchais

les coins solitaires pour méditer pourtant

rien au fond ne m'effrayait tant que la solitude

voulant être ailleurs tout en étant proche

j'étais toujours loin tout en restant là

 

J'étais naturellement tourmenté par mon sexe

cherchant dans toutes directions comme une boussole affolée

de par mon éducation d'enfant sage un peu sournois

j'étais comme le jeune roi des Indes noires aux 1OO1 Nuits

la moitié de mon corps glacé de vénéneux marbre noir

 

Peu de livres pour ainsi dire pas de revues

le mensonge l'ignominie partout pires qu'aujourd'hui

oui décidément pires que même aujourd'hui

en cette affreuse fin de siècle où tant d'espoirs s'écroulent

dans les arrangements des marchands de canons

 

Je me cachais de mes compagnons de bagne pour bricoler

maladroitement à défaut des ailes d'Icare

avec l'encouragement d'un complice ou deux

un frêle radeau de phrases afin de nous glisser

sous les chaînes mortelles tendues de rive en rive

Transit

 

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MATERIALISATIONS

pour Marc Jurt

Cet objet qui m'apparaît dans le tableau, je voudrais le tenir,

Cette pousse qui se faufile parmi les rayures, la saisir avec mes doigts,

Cette feuille qui se déploie parmi les écorces, la froisser avec mes paumes, la broyer;

 

Je pourrais en réaliser une approximation avec des brindilles.

 

Cette fleur qui s'ouvre parmi les ramures, entre fibres et pigments, je voudrais la respirer avec toutes mes bronches, l'absorber,

Ce fruit qui mûrit parmi les nervures, entre gravure et bavure, entre perspectives et vagues, le cueillir avec mes dents, le déguster,

Cette graine qui germe parmi les emblavures, entre peinture et sculpture, entre sable et galets, tache et balafre, la soigner avec mes arrosages, l'élever;

 

Je pourrais en fabriquer un équivalent avec des étoffes ou en modeler une représentation avec de la glaise, les tenir,

Et toi aussi tu pourrais bientôt en réaliser une approximation avec des brindilles ou des étoffes.

 

Cet enfant qui grandit parmi les poussières, entre murs et spectateurs, entre épines et lianes, lignes et voiles, et encore fibres et gravures, je voudrais le laver avec mes éclaboussures, l'éduquer,

Ce visage qui sourit parmi les épreuves, entre papiers et toiles, entre plumes et fumées, brûlures et cicatrices, et encore gravure et peinture, pigments et sculpture, le caresser avec mes lèvres, le vénérer,

Ce corps qui m'attire parmi les solitudes, entre les racines et les ronces, entre ramage et paysage, tissage et massage, et encore peinture et mur, bavure et spectateur, perspectives et plumes, le pénétrer avec tous mes membres, l'imprégner;

 

Je pourrais en faire exécuter une maquette avec du bois, ou même la faire agrandir en pierre, la couvrir de phrases ou de peau, la palper avec mes mains,

Et toi aussi bientôt tu pourrais de mieux en mieux en fabriquer un équivalent avec de la glaise et du bois, ou en modeler à loisir une représentation avec de la pierre et des phrases, les tenir,

Et lui aussi, n'importe quel autre, pourrait un jour en réaliser une approximation avec des brindilles, des étoffes et de la glaise.

 

Ce regard qui m'entraîne à l'intérieur des foules, entre l'ombre et l'écho, entre horizons et brouillards, message et passage, et encore murs et papiers, sculptures et toiles, sables et ramages, mais aussi vagues et paysages, je voudrais le boire avec mes yeux, m'en illuminer,

Cette lumière qui m'appelle à l'intérieur de ses antres, entre le signe et le nuage, entre chevelures et pelages, falaise et savane, et encore papiers et racines, échos et spectateurs, épines et horizons, mais aussi galets et brouillards, taches et falaises, la réfléchir avec mes miroirs, la propager,

Cette voix qui me guide à l'intérieur des silences, entre couleur et fureur, entre archipels et continents, ailes et flammes, et encore les ronces et les ombres, les toiles et les nuages, plumes et chevelures, mais aussi lianes et pelages, ailes et lignes, balafres et flammes, la traduire avec mes mots, la répercuter;

 

Je pourrais m'en servir pour regarder à mon tour, pour faire regarder, appeler à mon tour en contractant, multipliant les vitesses et réussir enfin à transgresser les lois de l'actuelle physique pour passer de l'autre côté des constantes et des origines, commencer à voyager, faire voyager, enregistrer, répondre et faire répondre, nous perdre enfin dans les délices d'une science amoureuse, dans les jardins promis et suspendus, les saisir avec tous les doigts de mes discours, entre angoisse et prémonition, avec l'acharnement de tous mes doigts les dégager,

Et toi aussi bientôt tu pourrais en faire exécuter par quelqu'un d'autre une maquette avec de la peau et des fibres, ou la faire agrandir à loisir par quelqu'un d'autre encore, homme ou femme, avec des pigments et gravures, la couvrir longuement de bavures et peintures, entre cantate et litanies, la palper avec tes mains,

Et lui aussi ou elle aussi pourrait un jour se mettre à en fabriquer un meilleur équivalent avec du bois, de la pierre et des phrases, et patiemment, inlassablement continuer à en modeler une représentation plus précise avec de la peau, des fibres et des pigments, entre ferveur et distance, les tenir,

Et nous tous aussi nous pourrions ainsi le palper, cet objet-sujet futur qui nous apparaît, faufile ses pousses, déploie ses feuilles, ouvre ses fleurs, mûrit ses fruits, germe ses graines, grandit dans ses enfants, sourit dans ses visages, attire dans ses corps, entraîne vers ses regards, appelle vers ses lumières et guide vers ses voix.

Catalogue Jurt

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ALCHIMIGRAMME

pour Pierre Cordier

 

Un soir que découragé de mes recherches optiques, je revenais amer et lourd vers mon Brabant natal, cherchant à étouffer rancoeurs et déceptions par des kilomètres à pied dans la suée, la soif, comme un compagnon charpentier ou maçon d'antan, marmonnant, titubant, mes longues jambes projetant leurs ombres de-ci de-là sur la route éblouissante au retour d'un colloque de photographes en vogue,

 

à un carrefour qui bifurquait juste à l'orée d'une forêt après des lieues et des lieues de plateau calcaire bruyant avec les crissements des camions et les vrombissements des motards,

 

je fis la rencontre de celui que je suis incapable d'appeler autrement qu'un ange, car il m'est impossible en ce qui le concerne de préciser âge ni sexe.

 

C'est comme s'il en avait changé à chaque phrase de son discours, dans certains passages presque à chaque mot. Le plius souvent il avait l'air d'un jeune garçon, mais brusquement il grandissait, la voix muait, sa barbe poussait à toute vitesse, ruisselait, grisonnait, blanchissait, il se ridait, courbait, cassait, perdait tous ses poils. Alors son sourire prenait une indulgence féminine, sa voix remontait d'une octave; et c'était une vieille sibylle qui se redressait, rajeunissait, retrouvait chevelure et seins, glissait, riait, ondulait en enfance impubère et repartait dans les étonnements de sa maturation virile.

 

C'était l'heure des grands rayons mordorés, des nuages flamboyants après la sonnerie de l'angélus. Un silence effaré s'était installé soudain. Plus une seule automobile même au loin, plus un moteur. Pas la moindre habiutation en vue. Je venais de m'asseoir sur un rocher couvert de lichens, ayant déposé pour quelques instants mon barda d'artisan dans la poussière, car il me fallait encore une bonne heure de marche dans le crépuscule, d'après mes estimations les plus optimistes, avant l'auberge, le dîner, la gare, la vie présente enfin d'où j'avais réussi à m'échapper pour cet après-midi de méditation, mais qui me reprendrait à la gorge dès le lendemain.

 

Alors il m'adressa la parole, cet ange, sans éprouver manifestement le moindre besoin de me saluer, comme s'il me connaissait depuis longtemps déjà, comme s'il devait m'être familier depuis longtemps et que le moment fût venu pour lui de m'expliquer cette familiarité. Mais moi je m'enfonçais dans ma stupéfaction, incapable de lui répondre ou de l'interrompre pour lui demander quelque explication.

 

"Je suis le messager de l'autre colloque, celui anciens dont les ombres émues par tes recherches et ton acharnement m'ont envoyé à ton secours. Ecoute attentivement ce message pour le graver dans ta mémoire. Il faut qu'il fasse désormais partie de tes nerfs et de leurs réflexes.

 

Tu travailleras en pleine lumière, sans chambre noire. Tu sortiras de sa boîte le papier photo comme s'il était un papier à dessin. Si en pleine lumière tu trempes cette émulsion vierge dans un élixir révélateur elle deviendra noire. Un autre papier, laissé quelques instants dans une liqueur fixatrice, restera blanc, mais si tu le mets quelques secondes seulement dans cette liqueur et que tu le plonges ensuite dans l'élixir, il deviendra jaune ou brun. Tu sais déjà qu'il est recommandé en magie photographique, de ne pas souiller l'élixir par la liqueur. Ce sera pourtant une de tes pratiques de base.

 

Une émulsion exposée à une lumière intense devient bleue ou mauve; c'est la photolyse. Ainsi teintée, trempée dans la liqueur fixatrice, elles ne deviendra pas blanche mais beige ou rose. Tu réuniras toutes ces expériences dans un album.

 

Tu obtiendras les couleurs vives en dissolvant directement dans l'élixir révélateur chromogène les colorants alchimiques ou copulants qui se trouvent habituellement dans les émulsions couleur. Inversant le processus traditionnel, tu obtiendras avec l'émulsion noir et blanc tout l'arc-en-ciel et toutes ses combinaisons.

 

Tu utiliseras toutes sortes de produits qui entrent dans la composition des peintures: vernis, laques, résines, cires, huiles, colles, oeuf, etc. Localisateurs, ils joueront un rôle comparable à celui du négatif , mais, au lieu de contrôler la quantité de lumière qui atteindra l'émulsion photosensible, ils la protègeront plus ou moins de l'action, alternée ou simultanée, de l'élixir et de la liqueur.

 

Dans des conditions de travail semblables, des localisateurs différents engendreront chacun des structures particulières, un vernis cellulosique ne se laissant pas éroder comme un acrylique. Tu pourras reconnaître une cire, une huile, une graisse, en examinant leurs effets.

 

Pour rivaliser avec le saint suaire de Turin, tu enduiras des corps avec du sirop de pomme, et enregistreras leur empreinte.

 

Tu deviendras capable de reporter sur l'émulsion n'importe quelle image (photo ou dessin), et tu soumettras celle-ci à tous les traitements de ton invention pour la faire passer aux aveux.

 

Tu dessineras à la main les grandes lignes d'une photo, d'un dessin, avec un pinceau chargé de localisateur, ou tu graveras avec une lame, une pointe ou une roulette dans un vernis préalablement enduit . Tu éroderas, craquèleras, froisseras. Tu saupoudreras de sucre ou de grains de riz.

 

Tu découvriras un vernis miracle qui dans un liquide, se détachera régulièrement de son support. En alternant les bains d'élixir et de liqueur, tu lui feras inscrire, à partir d'une seule ligne d'incision, un nombre illimité de parallèles de part et d'autre. A partir d'un trou, ce seront des cercles concentriques. A partir d'un carré, ce seront d'autres carrés à l'intérieur (des rectangles dans un rectangle), mais à l'extérieur les angles des nouveaux carrés s'arrondiront progressivement. Là où les angles droits rencontreont des angles arrondis, se formeront des triangles.

 

Inutile de t'en dire plus, car si tu suis bien fidèlement ces indications, tu parviendras bientôt au continent des grammes dont tu seras l'annonciateur, et tu relèveras ses rives et ses ressources en t'y taillant un immense royaume dans lequel tu pourras accueillir en émerveillement et fortune toute ta famille et tous tes amis."

 

Médusé je ne le vis pas disparaître. Tout d'un coup il n'était plus à l'extérieur de moi-même. Une nouvelle vigueur m'emplissait J'étais hanté délicieusement; la double vue m'était donnée.

 

La nuit était venue, mais je m'élançais joyeusement dans l'obscure forêt trouée de clair de lune, scandant mes pas, presqu'une course, avec cette rengaine ou litanie que je découvrais inépuisable:

 

"Alchi-, amal-, amstram-, ana-, anarchi-, audiogramme..."

 

Et de nouvelles allées s'ouvraient sans cesse, me découvrant de nouvelles régions:

 

"Autochimi-, cardio-, centi-, centrichimi-, chimichromo-, chimigramme..."

 

Et de nouvelles mines s'ouvraient sans cesse, me découvrant de nouveaux filons:

 

"Ciné-, colé-, cosmo-, déca-, déci-, dédalogramme..."

 

Et encore de nouvelles collines et des villes entières illuminées:

 

"Démo-, dermo-, dia-, egg-, électro-, encéphalogramme..."

 

Et encore de nouvelles peuplades et des civilisations entières à élucider:

 

"Epi-, évolu-, hecto-, hexa-, holo-, humanogramme..."

 

Tout devenait plus vaste et l'intensité de l'éclairage nocturne rivalisait avec celui du plus beau jour:

 

"Hydro-, illégibili-, islam-, kilo-, leuko-, logogramme..."

 

Et les horizons se multipliaient tellement que je perdais toute notion de la distance et du temps:

 

"Lumino-, machini-, méta-, micro-, milli-, monogramme..."

 

Si bien que je me retrouvais dans mon laboratoire sans savoir comment j'y étais parvenu:

 

"Musi-, myria-, penta-, phono-, photo-, physiogramme..."

 

Abordant mon immense tâche de défricheur et déchiffreur que j'ai à peine commencée:

 

"Rayo-, séri-, tétra-, vélo-, xylo-, zigzagramme..."

 

J'ai beau avoir dessiné déjà plusieurs alphabets, je n'en suis qu'aux premières lettres, aux premiers champs, premiers contreforts, premiers chemins, premiers abords, premiers accords, premiers jardins.

Catalogue Cordier

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LE GENIE DU LIEU VI

pour Henri Maccheroni

I

BALLADE DU PUGILISTE NICOIS

 

Je t'ai rencontré pour la première fois lors d'une exposition du groupe Phases

A ma rentrée en France après avoir failli me fixer au Nouveau- Mexique

Nous avions jeté notre ancre d'abord sur la corniche fleurie puis à Saint-Laurent -du-Var

Avant de découvrir cette maison que nous espérions celle de toujours chemin de Terra Amata

Vendeur d'automobiles chez Peugeot tu te battais déjà depuis des années comme un forcené avec la peinture

T'efforçant de regarder le sexe en face mais inguérissablement éberlué devant l'amour

Cherchant toujours le point sensible pour frayer un peu ton chemin de traverse parmi les coups

 

 

 

Tu m'as fait pénétrer dans ton repaire pour me promener depuis tes mondes inachevés jusqu'à tes archéologies

C'est alors que nous avons commencé un chant à deux voix en perpétuelle modulation

Que nous avons réussi à poursuivre depuis plus de vingt ans en dépit de tous et de tout

A travers mille aventures grotesques ou sérieuses telle celle de l'alchimique villa sur les hauteurs parmi les senteurs et les miasmes

Transformée en école et centre d'art contemporain auquel il s'agissait de faire prendre son vol

Ne doutant de rien tu essayais de prendre à leur propre jeu les puissances parisiennes

Cherchant toujours le défaut de la cuirasse l'ouverture de la garde pour sauver ta mise et ta peau avec les nôtres

 

Sont venus les voyages la découverte de New York avec ses grilles prismes et pyramides

Puis inévitablement celle de l'Egypte depuis si longtemps rêvée désirée avec sa lumière de quartz sur les nécropoles

L'installation dans la jungle métropolitaine aux regards méfiants derrière chaque vitre parmi le foisonnement des projets

Perçant fendant pourfendant cousant tordant tressant cuisant grillant teignant

Comme on s'acharne sur un sac de sable ou de son sans jamais s'éloigner du ring à peine le temps de panser les écorchures

Frappant sans trêve à de nouvelles portes qui s'entrouvrent sur d'autres où frapper encore inlassablement

Cherchant toujours l'issue, l'interstice, la fissure ou le raccourci pour t'y précipiter

 

Prince de la remise en cause infatigable archéologue du temps présent qui nous file sous les doigts

Détachant étalant épinglant couche après couche de poussière tissus emblèmes et mensonges

Eveillant au passage échos et complicités scandés par le grondement des ténèbres inquiètes

Cherchant toujours à écarter nos paupières pour nous éblouir enfin dans le renversement de la foudre

 

II

REVE D'ARCHÉOLOGIES BLANCHES

 

III

SANG DESSUS DESSOUS

 

Nous avons l'air de jeunes cadres dynamiques

Ou de paisibles fonctionnaires

Mais la nuit une fois accomplis nos devoirs conjugaux

Un double vampirique s'extrait de notre corps

A la recherche de sang frais

Nous hantons certes les cimetières

Mais la décomposition nous rend malades

Ce qu'il nous faut c'est le jus mousseux qui sort des veins

Ou celui bien clair de artères élixior de notre survie

Nous surveillons anxieusement les premiers symptômes

De la puberté chez nos enfants

Pour pouvoir les faire participer à nos festins nocturnes

Et les initier à la dégustation des meilleurs crus

Autour des hôpitaux des autoroutes et des morgues

Si nous en manquions trop longtemps l'anémie nous gagnerait

Le gâtisme l'impuissance notre race disparaîtrait

Le rouge des drapeaux passerait au vert

Nous serions obligés de laisser la main à cette autre race

Qui circule parmi nous presque incognito avec ses poèmes

Ses peintures et ses chansons que nous essayons d'étouffer

En les recouvrant d'une énorme masse de faux-semblants

Mais nous le savons même tout cela sonne notre glas

 

IV

LE SIGNE EN DEUIL

 

Notre culture ne devient-elle pas une grande entreprise de pompes funèbres

Avec ses défilés puits de pétrole en flammes terrains d'essais pour arsenaux

Ses oriflammes flottent aux vents toxiques le long des avenues

Ou sur les places où l'on rassemble les foules pour leur inculquer les acclamations

A grand renfort de service d'ordre serré derrière ses remparts d'écus transparents pare-balles

Ce qui reste de forêts ne subsiste plus qu'en adoptant les couleurs du camouflage

Bientôt les animaux des zoos seront invisibles derrière les grilles de leurs cages

Avec lesquelles les rayures de leurs prochaines mutations se confondront

La mer même avec ses taches noires et les oeillets nickelés de son écume

Nous roulera dans ses lacets de strangulation

Et nous comme des dinosaures empêtrés dans leurs puits de naphte

Enfoncés à mi-corps dans les marécagesde pollution administrative

Nous compterons les croix de ceux que nous aimions

Si nul ne vient nous aider pour nous tirer de cette île geôle où nous agitons

Nos unifoirmes transformés en signaux de détresse

 

V

ALMAGESTE

 

VI

PIQUE-NIQUE AU PIED DES PYRAMIDES

avec repères venus du premier GENIE DU LIEU

 

1

Préliminaires

...encore un peu de vin rouge, mon cher? - ... les pyramides sont des tombes royales; la certitude en est acquise depuis l'antiquité. Les multiples théories contradictoires, se renouvelant sans répit, qui tendent à méconnaître ce caractère exclusif... Passez-moi les chips! -Le sable. -Nous pique-niquions justement avec lui l'an passé. - ...sont complètement erronées et ne méritent même plus l'examen. Les pyramides sont toutes sur la rive gauche du Nil, et pour la plupart dans la partie comprise entre la pointe du Delta et le Fayoum. Il ne semble pas qu'on en ait construit en Egypte depuis les Pasteurs... -Le coca-cola? -Le sable envahissant.-Merci. -Il est charmant. -...mais l'idée fut reprise par les rois éthiopiens. Chacune avait son nom; et nous connaissons ceux de 24 d'entre elles... -Le sable. -Pourriez-vous nous découper la pastèque? -Le fleuve. -Le temps passe. -Le sable. -Le Soleil. -...pour les construire on a utilisé des formulaires... - Encore un peu de scotch? -Le sable. -Il est insupportable. Le jambon? -Je suis servi. -Le sable. -Les oranges? -Une voix. -Il est midi...

 

premier repère:

Je suis au pied du mur; il est grand temps que je m'y mette enfin à ce texte que j'ai promis sur l'Egypte, promis à tout ce qui en moi est devenu dans une certaine mesure égyptien par ce passage de huit mois dans la vallée et qui m'a rappelé si violemment cette promesse, avec un tel accompagnement de honte et de déchirure lors de ces événements lamentables de l'an passé à propos desquels certains, j'étais à l'étranger, jugeaient bon de me féliciter, ignorant ces attaches que je veux aujourd'hui publier, de féliciter mon pays de redresser enfin, cpomme ils disaient, la tête, cette tête soudain si -et il faudrait ici un adjectif pour renre compte de la déception mais bien plus fort que "décevant", un mot pôur exprimer une véritable trahison tout à fait inattendue - pour ceux qui avaientr mis en elle une si naïve confiance et si acharnée, si constante jusque là malgré tant de si nets et si mauvais présages,...

 

2

Paysage

...dont on peut se faire une idée à l'aide du papyrus mathématique du British Museum. -Le fleuve. -Plus tard, ma chère. -Le sable. -Le temps passe. -Avez-vous lu sa dernière publication? - ...une lumière blanche tombe du ciel pâle sur la terre pâmée de chaleur. Le sol brillanté de réverbérations luit comme du métal fourbi... -Le sable clair. -Le Soleil. -Remarquable, mon cher collègue! -Yaourt? -Le sable. -...l'ombre ne trace plus, au pied des édifices, qu'un mince filet bleuâtre comme la ligne d'encre dont un architecte dessine son plan sur le papyrus. Les maisons, aux murs légèrement inclinés en talus, flamboient comme des briques de four... -S'il vous plaît! -Le fleuve. -Le sable. -...les portes sont closes. Aux fenêtres fermées de stores en roseaux clissés, nulle tête. Au bout des rues désertes, au-dessus des terrasses, se découpe la pointe des obélisques dans l'air d'une incandescente pureté; les sommets des pylônes... -Impossible! -...l'entablement des palais et des temples, leurs chapiteaux à face humaine ou à fleurs de lotus émergeant à demi, rompant la ligne horizontale des toits, sélèvent comme des écueils parmi l'amas des édifices privés. De loin en loin, par-dessus le mur d'un jardin, quelque palmier darde son fût écailleux... -Le sable. -Du miel? -Le temps passe. -...terminé par un éventail de feuilles dont nulle de bouge. Aucun souffle n'agite l'atmosphère. Des vignes, des chênes verts, des figuiers de Pharaon déversent une cascade de feuillage qui tache d'une étroite ombre bleue la lumière étincelante du terrain... -Le sable. -Je vous en prie. - Il n'a jamais rien valu comme fouilleur. -Le Soleil. -Le sable. -...ces touches vertes animent et rafraîchissent l'aridité solennelle. Presque une ville morte; quelques rares esclaves bravent seuls l'ardeur du jour... -Le sel? -Le fleuve. -Le sable. -Excellent! -Sa dernière communication, au congrès de Turin, a beaucoup déçu. -...le teint noir, ils portent chez leurs maîtres l'eau puisée au Nil, dans des jarres suspendues à un bâton posé sur leurs épaules... -Le sable. -Rosbif? -Le temps passe. -Délicieux. -Le sable. -Une voix. -Quelle voix? -Il a été incapable de répondre aux questions les plus simples. -Le sable. -Soyez assez aimable pour me transmettre la moutarde. -Une autre voix. -Il est une heure. -Le sable. -L'eau du fleuve changée en sang. -Ne me laissez pas mourir, dieux qui vous moquez de moi...

 

deuxième repère

car, je puis le dire (j'use ici de ce mot si détourné de sa racine, si associé ici désormais à tant d'horribles et insinuantes duperies, avec les plus grandes précautions et parce qu'il n'y en a pas d'autre), l'Egypte a été pour moi comme une seconde patire, et c'est presque une seconde naissance qui a eu lieu pour moi dans ce ventre allongé suçant par sa bouche delta la Méditerranée et ses passages de civilisations, thésaurisant cettes-ci et les amalgamant dans sa lente fermentation;...

 

3

Méditation

...vêtus seulement d'un caleçon rayé bridant sur les hanches. -Le fleuve. -Le Soleil. -Le sable. -Triste, ma chère collègue! -Chacun a ses moments d'absence. -...ici nul étang, rien que la gloire et la patience, les scorpions et les poissons échoués au milieu des ronces... -Le sable ébmlouissant. -De la salade, mes chers collègues? -Le temps passe. -Exquis! -Le sable. -...la vie qui se déploie en attente dans la symbiose des extrêmes. La barque tourne... -Quandoque dormitat Homerus... -Le fleuve. -Le sable. -...dans l'éclair sec et durable, dans le soleil qui devient mur et grêle d'écailles de verre, qui terrorise les serpents... -La mayonnaise? -...mais jamais elle ne rejoindra la corne de celle du ciel, qui gravit la vague du jour depuis le sang lavé par le sable jusqu'aux portes de plumes ou de métal. -Le sable. -Nous avons encore oublié les verres. -Le Soleil. -...qui navigue d'un paysage à l'autre de la mort, et terrible même sur la vallée, car ce qu'elle apporte c'est bien la splendeur... -Le sable. -Il a bien baissé. -Une fourchette? -Où s'est égaré le couteau à pain? -Le sable. -...mais non la vie, même la nuit, l'inévitable vitre de la Lune, qui éclate sur les champs de blé... -Le temps passe. -Le fleuve. -Le sable. -Je lui ai rivé son clou. -Une cuiller peut-être? -...rochers d'air qui roulez comme des tracteurs au milieu des vignes... -Le sable. -Une voix. -Qui parle? -Vous entendez? -Le sable. -La dernière fois nous avions emporté des serviettes en papier. -Un glaçon? -Le Soleil. -Le sable. -Une autre voix. -Une mouche. -La prochaine fois nous apporterons des assiettes en carton. -Le sable. -Il était temps de mettre le holà. -L'eau du fleuve changée en sang. -Il est deux heures. -Le sable. -Encore une autre voix. -Les grenouilles. -Le doute. -Le sable. -Les moustiques. - J'ai achevé le livre de ma vie...

 

troisième repère

et il est grand temps, non seulement à cause de l'urgence extérieure, parce qu'il n'est évidemment pas inutile, dans cette précipitation désastreuse à laquelle nous sommes contraints par l'ampleur et la rapidité de transformations dont nous ne parvenons à percevoir, la plupart du temps, ni les raisons ni même les dimensions véritables, dans cette précipitation de juger qui nous empêche d'examiner à tête suffisamment reposée les données des problèmes que nous voudrions tant résoudre,...

 

4

Réminiscence

...le sucre rouge qui teindra les canaux. -Le fleuve. -Le temps passe. -Le sable. -Une tranche de saucisson, Monsieur? -Il ne peut se passer de tarte aux pommes. -...je suis tombé dans la poussière des enfants; j'ai érigé la stèle des humbles... -Le sable violent. -Cela devenait intolérable, Madame. -Du café? -Et pour les déchets, Mademoiselle? -Le sable. -...j'ai donné mon corps à l'oubli; je suis né de la bouche de l'Occident; j'ai proclamé l'excellence de la chair... -Le Soleil. -Le fleuve. -Le sable. -...j'ai dispersé mon nom sur la Terre; j'ai répandu mon oeuvre au sort; j'ai confié mes découvertes aux roseaux; j'ai tatoué l'airain des épouses... -Un imposteur! -...je suis devenu l'héritier des pierres; j'ai construit ma maison de feuilles; j'ai rongé le château des chefs; j'ai tenu lieu de fils aîné au sanctuaire; j'ai transmis mon coeur aux prophètes... -Le sable. -Le temps passe. -Du cognac, Messieurs? -...j'ai perpétué le souvenir des portes. Alors que les chefs sombraient dans le vague, les scribes savants ont parfait leur vie, même sans ériger stèle ou pyramides... -Le sable. -Où range-t-on les fromages? -Et que diriez-vous d'une tranche de saumon fumé? -Je m'en occupe. -Le sable. -...ou se donner enfants pour maintenir leurs noms; mais ils nous ont légué comme héritiers ou tombes, tous les enseignements qu'ils avaient rédigés... -Le geai paré des plumes du paon. -Une voix. -Le sable. -Un murmure. -Ce n'est pas une voix. -Comme un glapissement. -Le sable. -Le fleuve. -Le Soleil. -Du pain blanc? -Le sable. -...ils avaient épousé la pierre aux inscriptions; ils choyaient les roseaux comme leur descendance... -Une autre voix. -Un oeil. -Le sable. -Une mouche. -Le temps passe. -Je ne peux plus. -Le sable. -Tout cela était déjà chez Mariette. -Encore une voix. -Comme un glapissement. -Le sable. -L'eau du fleuve changée en sang. -Du pain de seigle? -Il est trois heures. -Le sable. -Les grenouilles; les moustiques. -Un plagiaire. -Les questions. -Le sable. -Les taons. -Des voix. _La peste du bétail. -Le sable. -Les insinuations. -Les ulcères. -Les pyramides étaient assises de préférence sur un sol rocheux...

 

quatrième repère

d'essayer d'apporte un peu de lumière, quelque information, si partielle, si faible, si individuelle soit-elle, sur le terrain dans lequel prennent naissance et s'enracinent ces dissensions et ces questions,...

 

5

Torpeur

...les châteaux des puissants sont aujourd'hui ruinés. -Le fleuve. -Du pain arabe, cher Monsieur? -Le sable. -Nous aurons besoin d'une bonne sieste. -...on les construisait à l'abri de l'inondation; les accidents de terrain ne rebutaient pas... -Le temps passe. -Le sablre rouge. _ Du beurre, chère Madame? -Vous me réveillerez. -...une chambre excavée dans le roc, l'autre ou les autres aménagées dans le noyau édifié tantôt en pierres, tantôt en briques crues... -Le sable. -Un ignorant, chère Demoiselle! -Le fleuve. -...monté au moyen d'un plan incliné. Le revêtement était posé de haut en bas. Chaque assise terminée, on abaissait le plan. Les couloirs en partie creusés... -Le sable. -Biscottes? -...partie bâtis dans le noyau, étaient séparés de la chambre ou des chambres par une fermeture à herse, formée d'une ou plusieurs dalles de granit, glissant verticalement dans des coulisses... -Il dort déjà, mon cher Monsieur. -Le sable. -Quelle fatuité! -...selon Hérodote, Khéops infligea la corvée à son peuple; cent mille travailleurs se relayèrent tous les trois mois pour exploiter les carrières de la chaîne arabique... -Une voix. -Le sable. -Mais non! -Qui parle? -Vous entendez? -Le sable. -Vous rêvez. -Des crevettes, ma chère Dame? -Le Soleil. -Le sable. -Le temps passe. -...transporter les blocs à pied d'oeuvre; dix ans pour construire la chaussée, vingt pour la pyramide elle-même... -Quelle prétention! -Le sable. -Une autre voix. -Vous avez bien lu Théophile Gautier? -Un oeil. -Le sable. -Une mouche. -Le fleuve. -Sardines? -Le sable. -Voulez-vous un coin d'ombre? -...la moitié inférieure de la pyramide de Mykérinos était revêtue de granit noir. Il mourut avant l'achèvement de son tombeau... -Encore une voix. -Le sable. -Mais non! -Vous rêvez. -On sait cela depuis Maspéro. -Le sable. -Les oeufs durs? -J'ai une soif... -L'eau du fleuve changée en sang. -Le sable. -Des voix. -Des mouches. -Les grenouilles; les moustiques. -Le sable. -Il est quatre heures. -Le foie gras? -Les taons; la peste du bétail; les ulcères. -Le sable. -Je ne sais pas. -Le Soleil. -La grêle. -Le sable. -Je ne sais plus. -Parmi les éclairs aveuglants. -D'autres voix. -Le sable. -Et les tonnerres à rendre sourd. -Je n'ai jamais pu savoir. -Les sauterelles. -Le sable. -Sur les corniches des monuments deux ou trois ibis...

 

cinquième repère

mais aussi parce que ce noyau égyptien en moi-même, s'il est toujours aussi actif, l'est de plus en plus secrètement, qu'il s'enfonce, de plus en plus recouveret parce qui s'est passé pour moi depuis,...

 

6

Fantômes

...le corps de Mykérinos en attente. -Le temps passe. -Le fleuve. -Le sable. -Monsieur le Professeur, je ne décèle pas dans son mémoire le moindre soupçon d'originalité. -A votre santé! -...une patte repliée sous le ventre, le bec enfoui sous le jabot... -Le sable couleur de sang. -Du brio, oui, mon cher enfant, c'est bien tout, cela peut faire illusion à certains... -La mortadelle? -Bon appétit, cher maître! -Le sable. -...semblent méditer profondément, leur silhouette grêle dessinée sur le bleu calciné et blanchissant. L'entablement des murs du grand palais, orné de palmettes... -Du brillant, bien sûr, de la poudre aux yeux! -Quelques petits oignons pour accompagner, Monsieur le sous-secrétaire adjoint? -Le sable. -Une voix. -Allons donc, vous ne vous êtes tout de même pas laissé prendre à ces faux-semblants! -Un murmure. -Le sable. -Ce n'est pas une voix. -Comme un glapissement. -Une ombre. -Le sable. -...trace une ligne droite sur le ciel enflammé; il en sort un vague murmure de musique, bouffées d'harmonie se répandant de temps en temps à travers le tremblement diaphane de l'atmosphère... -Le Soleil. -...où l'oeil peut presque suivre leurs ondulations sonores étouffées par l'épaisseur des murailles comme par une sourdine; douceur étrange, un chant d'une volupté triste... -Le sable. -Le fleuve. -Le temps passe. ...d'une langueur exténuée, qui exprime la fatigue du corps, le découragement de la passion, l'ennui lumineux de l'éternel azur... -Le sable. -Une autre voix. -Un oeil. -Vous faites sûrement allusion à son charmant Roman de la Momie. -Le sable. -Furtivement. -Une mouche. -Des figues? -Le sable. -Cela vous creuse, n'est-ce pas, Madame la sous-secrétaire. -C'est quelqu'un de solide et d'un peu terne. -...l'indéfinissable accablement des pays chauds. L'esclave longe cette muraille, oubliant le fouet du maître... -Le sable. -Quelques cornichons pour garnir, Monsieur le Secrétaire principal? -Encore une voix. -Ce n'est pas une voix. -Le sable. -Un peu de vent. -Une ombre. -Installez-vous bien! -Le sable. -Il a réussi à se faire inviter à Philadelphie. -Le fleuve. -...suspend sa marche, l'oreille tendue... -Le sable. -Des voix. -Un murmure. -Des mouches. -Le sable. -Y a-t-il encore des citrons? -L'eau du fleuve changée en sang. -Le temps passe. -Le sable. -Le Soleil. -Les grenouilles; les moustiques. -D'autres voix. -Le sable. -Il est cinq heures. -Les taons; la peste du bétail; les ulcères. -Une autre ombre. -Le sable. -Le malaise. -La grêle parmi les éclairs aveuglants et les tonnerres à rendre sourd; les sauterelles. -Puis-je vous demander de servir les mandarines? -Le sable. -Le regret. -Puis des ténèbres épaisses... -Mais avec le plus grand plaisir! -Le sable. -...opaques... -Le remords. -...effrayantes... -Le sable. -Encore des voix. -...où les lampes s'éteignent comme dans les profondeurs des syringes privées d'air... -L'oubli. -Le sable. -... étendent leurs nuages lourds. -C'est le chanvre que file ici l'araignée...

 

sixième repère

et que c'est donc maintenant, si je veux m'y retrouver dans ce que je pense et ce que je vois et ce que je veux dire, tandis que ces images de l'Egypte sont encore suffisamment à ma portée, que je réussis à les évoquer encore à peu près à mon gré, mais avec moins de précision déjà, qu'il faut que j'en dresse au moins une première liste, un mémorandum, une recension....

 

7

Crépuscule

...aspire ce chant imprégné de toutes les nostalgies secrètes. -Clémentines, Madame le Rapporteur? -Je crois que je ne vous ai pas encore félicité pour votre nouveau doctorat. -Le sable. -Une voix. -Reprenez-vous, ressaisissez-vous! -Mais non, mais... -Le sable sombre. -Qui parle? -Vous entendez? -Vous rêvez. -Le sable. -Le silence. -Le fleuve. -Encore une banane, Monsieur l'Assesseur? -Le sable. -...la goutte de sa toile est chargée de granit. Ses minuscules meules étireront le coton de nos minutes vagues... -Une petite escalade pour faire passer tout cela? -Et le temps passe. -Le sable. -Mon très cher, on voit que vous ne le connaissez pas, on le fait courir, ou plutôt ramper avec des hochets. -...le corps penché contre la nuit de la falaise où devraient respirer des ombres, mais nue et désertée... -Le Soleil. -Le sable. -Une autre voix. -Mais non, voyons... -Un oeil. -Le sable. -Vous vous souvenez de ce vieux Guide Bleu lors de notre premier voyage? -Furtivement. -Une mouche. -Le sable. -Des mangues, quelle merveille! -...peuplée de noms seuls qui sont abandonnés au vent et que personne ne prononce plus, immobile et changeante... -Madame la Vice-doyenne m'a perlé de vous dans les termes les plus flatteurs (dit-on la Vice-doyenne ou le Vice-doyen? En tous les cas on dit: Madame le Ministre). -Le sable. -...rasée par les âges, écroulée par les eaux; j'ai passé là comme une île oubliée d'année en année, déformée ou jamais revue... -Le fleuve. -Reprenez-vous des goyaves? -Le sable. -Encore une voix. -Reprenez-vous! -Qui parle? -Le sable. -Un oeil d'aveugle. -Le silence. -...dans ce purgatoire de fleurs, cette chapelle de printemps excessif, où la poignante béatitude même était épreuve... -Le sable. -Vous allez bien m'aider, Monsieur le Doyen, il n'en reste que quelques unes, ce serait un péché d'abandonner ça. -Mielleux avec ça... -Le temps passe. -Le sable. -...les gens d'ici eux-mêmes y étaient étrangers, mais ils étaient tous enchantés... -Figues de Barbarie, Madame le Vice-président? Je puis vous assurer qu'elles sont exquises, dignes de la meilleure mention... -Des voix. -Le sable. -Mais non, mais non! -Vous rêvez. -Des mouches. -Le sable. -Les chiens seront ravis. -Le Soleil. -Le fleuve. -Le sable. -...et ne pouvaient se résoudre à quitter la douceur de cet exil... -D'autres voix. -Qui parle? -Le sable. -L'eau du fleuve changée en sang. -Le silence. -Un faux jeton; méfiez-vous! -Le sable. -Les grenouilles; les moustiques. -Un soupçon de crème fraîche? -Donnez-le donc à cet enfant sale, mais si joli. -Le sable.-Les taons; la peste du bétail; les ulcères. -Il est six heures. -Encore des voix. -Le sable. -Une grêle parmi les éclairs aveuglants et les tonnerres à rendre sourd; les sauterelles. -La fatigue. -Un tourbillon de mouches. -Le sable. -Puis des ténèbres épaisses, opaques, effrayantes où les lampes s'éteignent comme dans les profondeurs des syringes privées d'air, étendent leurs nuages lourds. -Le vertige. -Et tellement susceptible à la fois... -Le sable. -Le peuple épouvanté. .. -Le halètement. -...se croyant déjà enveloppé par l'ombre impénétrable... -Le sable. -Le temps passe. -...erre à tâtons... -L'éblouissement. -Le sable. -...ou s'assied le long des propylées... -Une foule de voix. -...poussant des cris plaintifs... -Le sable. -L'évanouissement. -...et déchirant ses habits. -J'attends, bien serré dans mes bandelettes à l' intérieur du sarcophage..

 

septième repère

Or, s'il y a une chose dont je sois bien certain et je le savais dès mon retour; je n'avais même pas besoin pour cela de ces conversations depuis avec des gens qui avaient eux aussi passé quelque temps en Egypte, touristes ou hommes d'affaires, quelques-uns un temps bien plus long que moi; j'avais bien vu, à de rares occasions au Caire, de ces compatriotes vivant à Héliopolis ou Garden-City, profondément absents d'Egypte, aveygles à l'Egypte, n'en subissant la magie que par son aspect le plus anesthésiant et délétère, d'autant plus dangereuse naturellement que l'on refuse d'en reconnaître l'existence...

 

8

Plaies

. ..une voix. -Un ricanement. -Allons donc! -Le sable. -Un murmure. -Mais taisez-vous donc -On dirait un glapissement. -Le sable noir. -Une ombre. -Le grand silence. -...à s'amarrer sur terre enfin. -Le sable. -Madame l'Organisatrice, auriez-vous une idée de l'endroit où a pu disparaître notre unique tire-bouchon? -Laissez-moi vous arranger un petit trou discret pour nos équevilles, et l'on ne verra plus rien. -Le fleuve. -Le sable. -Le Soleil. -...raidi à bloc j'attends les rats. J'avais cru prendre toutes les précautions... -Vous savez que nous préparons un volume de mélanges en son honneur, Monsieur l'Inspecteur... -Le sable. -Une feuille de vigne? -Une autre voix. . -Ce n'est pas une voix. -Le sable. -Un oeil. -Oh, vous savez, je n'ai guère de temps à gaspiller pour les écrivains d'aujourd'hui. -Furtivement. -Le sable. -Des yeux. -Une mouche. -Madame la Conseillère intime, les archéologues futurs auront des surprises quand elles déterreront nos déchets... -Le sable. -...fait calligraphier les chapitres les plus conseillés du Livre de l'Eveil, entretenu des ruelles entières d'artisans, des couvents entiers; tout cela n'a servi de rien, semble-t-il... -Il nous suffirait de quelques pages, vous le savez bien, il y sera si sensible... -Le temsp s'adoucit. -Le sable. -...j'attends les vers. J'ai la chance d'attendre encore; pour beaucoup d'autres, tout cela est fini depuis longtemps sans doute. J'attends les taupes... -Monsieur le Président du Comité consultatif par intérim, aimeriez-vous rependre encore un peu de sucre? -...les dents, les couteaux et les meules; j'attends et j'oublie; je ne sais plus le nom des dieux, gardines, policiers, inspecteurs; lorsque la porte s'ouvrira... -Le sable. -Encore une voix. -Un ricanement. -Le soir. -Le sable. -Des yeux d'aveugles. -Un glapissement comme un ricanement. -Le grand silence. -Le sable. -Le fleuve. -Nous préparons avec nos papiers gras une petite time-capsule. -...si jamais elle s'ouvre, je serai incapable de répondre à la plus simple question. Ce serait déjà un miracle si j'arrive à bafouiller ce que j'ai si bien su, que je ne sais plus... -Le sable. -Vous ne pouvez vous dérober, Madame la Présidente de la Commission de Haute Surveillance Scientifique; Il serait trop déçu, trop inquiet... -Le souvenir du Soleil. -Le poivre? -Le sable. -Des voix. -Bientôt la nuit. -Un peu de vent. -Le sable. -Une ombre. -Des mouches. -...que j'ai oublié, à bafouiller tout simplement, à émettre un son... -Le sable. -Auriez-vous du feu, Monsieur l'Ordonnateur Principal des Pompes Disciplinaires? -Vous ferez naturellement ce que vous voudrez, mais votre absence serait très remarquée, on en jaserait... -Le temps fraîchit brusquement. -Le sable. -Le fleuve. -D'autres voix. -Presque la nuit. -Le sable. -Comme un frisson. -Le grand silence. -...j'attends l'infiltration, l'érosion, le séisme, les excavations, les voleurs... -Le sable. -Le thermos, si cela ne vous dérange pas trop, Monsieur le Grand Procureur, avec tous mes remerciements et toutes mes excuses... -Un tissu d'erreurs. -Encore une dernière goutte de vin, Monsieur le Sublime Inquisiteur? -Le sable. -L'eau du fleuve changée en sang. -Encore une voix. -Déjà la nuit. -Le sable. -Les grenouilles; les moustiques. -Un tourbillon de mouches. -Passez-moi une dernière gorgée, s'il vous plaît. -Le sable. -Les taons; la peste du bétail; les ulcères. -Une toute dernière goutte? -Il est sept heures. -Le sable. -La grêle parmi les éclairs aveuglants et les tonnerres à rendre sourd. -Taisez-vous. -Le délaissement. -Le sable. -Puis des ténèbres épaisses, opaques, effrayantes où les lampes s'éteignent comme dans les profondeurs des syringes privées d'air, étendent leurs nuages lourds. -Une foule de voix. -L'assombrissement. -Le sable. -Le peuple épouvanté, se croyant déjà enveloppé par l'ombre impénétrable, erre à tâtons, ou s'assied le long des propylées, poussant des cris plaintifs et déchirant ses habits. -Le grand silence. -L'obscurcissement. -Le sable. -Une nuit... -Un tissu de mensonges. -Nuit d'épouvante... -Le noircissement. -Le sable. -...et d'horreur... -Taisez-vous. - Un spectre vola sur toute l'Egypte... -Le sable. -L'engloutissement. -...entrant dans chaque maison... -Un abîme de voix. -Le sable. -...dont la porte n'était pas marquée de rouge... -L'enfouissement. -...et tous les premiers-nés mâles moururent. -Le sable. -La nuit...

 

VII

LA VALLÉE DES DÉPOSÉDÉS

 

Tous les gratte-ciels de Manhattan se sont transformés en pyramides au centre desquelles, dans des sarcophages de verre massif, reposent des Indiens embaumés. Les dernières années de chacun d'entre eux ont été entourées des plus minutieux égards pour que leurs cadavres soient les plus beaux. Ceux qui avaient atteint l'âge le plus avancé reçoivent les hommages les plus grandioses. Un service de transfusion est installé dans chaque crypte illuminée où les plus vigoureux athlètes, les plus brillants virtuoses, les professeurs les plus vénérés et même les hommes d'affaires les plus favorisés par la chance, ceux-ci en faisant accepter pour maintenance et oeuvres des sommes énormes, sont autorisés à donner leur sang obligatoirement utilisé pour la guérison des plus défavorisés.

 

*

 

La porte s'ouvre à peine entre deux piliers de métal, puis on se faufile à travers la grille. On s'amincit. On est tamisé de filtre en filtre. On devient pluie de plus en plus fine, poussière agitée dans les rayons qui traversent les meurtrières pour pénétrer aux caveaux les plus sourds. Puis on se dépose en teinture aux parois des chaudières d'ardoise qui glissent lentement sur des rails de cristal bruni. On est le silence qui se met à battre sous la chape des sifflets, des sirènes, des chalumeaux oxhydriques, des écroulements et de la tempête. On célèbre les funérailles de la ville. On est devenu myrrhe pour sa momie. On assiste à l'ouverture de sa bouche. On devient ses yeux pour pleurer. On devient un peu de sel sur sa langue. On tourne sa page. Le livre s'ouvre à peine entre deux piliers de stupeur. Le double de la ville se faufile à travers les lignes et s'amincit, devient pluie de plus en plus fine, salive, haleine.

 

*

 

Les bandelettes recouvrent la carcasse. Derrière les paupières d'amiante et de béton tu devines les flammèches de l'alcool funèbre. Papyrus de nerfs trempés dans les réservoirs d'urine et de camphre, ventilateurs de membranes aux voûtes de granit piquées de clous de zinc. Partout des carrosseries aux articulations grésillant d'étincelles, à perte de vue les linceuls de la pollution blême séchant sur les potences et les antennes stridentes. Encore une marche, visiteur, encore une marche; c'est danbs la terre que tout cela s'enfonce et non dans le ciel; c'est dans le ventre des âges que titubent nos excavatrices; c'est dans les vagues de bitume que sombrent les rosaces de cambouis, vomissement de la nécropole sur ses famines.

 

*

 

Lit-miroir où l'on couche avec son syumétrique vampire qui détache vos muscles un par un av ec son sclapel-laser et les étend délicatement par couches entrelardées dans les saloirs ultramodernes du congélateur fédéral. L'ambassadeur de chaque état, nome ou organe exprime sa vendange de sperme, de larmes et de liquide céphalo-rachidien dans les jarres de céramique translucide alignées sur les rayonnages de la pharmacie. Puis dans les silos du sommeil-bagne les condamnés se retournent avec des gémissements qui déclenchent de longues ondes de frissons sur les falaises de tourbe lisse et d'émail sablé. La monnaie n'a plus cours ici; vous ne payez qu'avec la fièvre qui se coagule sous l'arc des lampes en cristaux épineux que les infirmières piquent dans leurs chevelures de gaze, ou avec vos cauchemars ue les dieux des égouts attendent en se pourléchant les babines. Alors si la sueur froide les a bien trempés jusqu'aux moelles, ils entrouvrent le soupirail et vous font mesurer ce que vous avez perdu.

 

VIII

MANHATTAN INVENTION

 

25OOO Antillais,

psst!

uuuiie!

Les Ukrainiens qui lisent "Svoboda",

chut!

baby!

Pressbox, steaks,

vous venez?

il est tard...

Le Bistro, cuisine française,

vous entrez?

nous rentrons...

Les avions qui vont à Paris,

laissez-moi!

ma chérie!

à Rome,

permettez-moi...

je vous en prie...

WEVD, émissions yiddish,

il n'est pas tard,

vous descendez?

WWRL, hongroises,

je vous offre?

non merci...

cinéma York,

tu as vu les programmes?

rien,

cinéma 68ème rue Playhouse,

je vous ramène?

j'ai ma voiture...

Les bateaux qui vont au Havre,

sois prudente,

ne traîne pas,

à Porto Rico,

psst!

cigarette?

Bank of Manhattan, 71 étages,

éteins, veux-tu?

non, non, je vais rentrer,

Radio Corporation of America, 70,

toute seule?

oui, je t'en prie...

les métros qui descendent Manhattan:

86ème rue,

tu es choquée?

mais non, tu ne comprends rien...

il me regarde...

79ème rue,

pourquoi me regarde-t-il comme ça?

72ème rue,

Volez...

Fumez...

Attention,

attention,

un meurtre à Central Park,

pourquoi me poursuit-il?

Les Suédois qui lisent "Nordtjerman",

ne me laissez pas toute seule...

seule ce soir, baby?

Les Russes, "Novoye Russkoye Slovo",

tu n'as pas soif?

horriblement soif!

Three Crowns, cuisine suédoise,

tu les connais?

je n'arrive plus à retrouver leur nom...

Al Schacht's, steaks,

excellent!

pas mal...

Les avions qui viennent de Londres,

pas trop fatiguée?

oh! c'est encore loin...

de Stockholm,

j'ai fait retenir une chambre,

il doit y avoir une erreur,

WHOM, émissions ukrainiennes,

ferme ça!

tu as entendu?

WWRL, lithuaniennes,

elle n'est pas encore rentrée,

que peut-elle faire?

Cinéma Loews 72ème rue,

je me suis rarement autant ennuyé,

vous trouvez?

Cinéma Trans-Lux, 72ème rue,

nous n'allons pas nous quitter comme ça,

un instant seulement,

Les bateaux qui viennent de Brème,

il y a longtemps que vous êtes là?

j'étais en retard,

de Rotterdam,

vous partez quand?

un dernier verre?

Flatiron building,

je n'en puis plus,

nous arrivons,

Woolworth building,

et qu'est-ce que vous pensez de...

je n'aurais jamais cru...

Les métros qui remontent Manhattan:

Rond-point de Christophe Colomb,

vraiment?

vous n'en avez pas l'air...

et qu'a dit votre médecin?

66ème rue,

je crois que je vais tomber sur place,

72ème rue,

ce n'est pas loin,

vous me plaisez,

Buvez...

Mangez...

Danger,

Prudence,

je t'avais dit,

je t'avais bien dit,

j'ai peur,

si seulement il y avait un agent!

il va de plus en plus vite...

hep!

volez...

Mademoiselle!

fumez...

ce n'est pas à vous?

buvez...

oh, merci...

mangez...

vous vous sentez mal?

rentrer,

rentrez,

dormez,

dormir,

Avez-vous pensez à acheter vos Kleenex?

Si vous pensez que toutes les soupes concentrées...

avez-vous pensé...

si vous pensez...

uiiie,

uuiiie,

vez-vous pensé,

vous pensé,

olez,

umez,

cacola,

sicola,

clic,

clac,

qu'est-ce que c'est?

ce n'est rien,

vraiment rien,

rien,

uvez,

angez,

mal?

merci,

c'est là,

bonsoir,

je t'aime,

entrez,

ormez,

ormir,

respirer,

respirez,

spirez,

pirez,

irez,

les bruits de la nuit.

 

IX

DEFENSE D'AFFICHER

 

X

BRONZE

 

Mûri dans la terre des siècles

Gonds ferrures ou portes entières

Cnémides casque et visages

Fragments de chevaux boucles de harnais

Moyeux ou timons de chars

Ils germent sous les brosses des chercheurs

Avant d'aller sécher dans les vitrines des musées

En faisant tournoyer devant les fenêtres

Ou les tubes fluorescents des plafonds

Pour certains visiteurs en quête

De respirations différentes

Des soleils grumeleux fissurés

Qui déposent sur les pages de nos livres

Une limaille vert-de-gris pénétrant

Par nos yeux nos doigts et narines

Comme les cendres du Vésuve

Lors de la grande éruption de 79

Formant de nos corps des creux ardents

Sous des carapaces de bronze

 

XI

HOMMAGE A MALEVITCH

 

C'était à l'époque où l'on pouvait croire

Que le grand soir avait eu lieu

Qu'il suffisait d'attendr quelques heures

Pour que s'achèvent les ténèbres historiques

Et que dans l'aube les signes d'antan

A la fois les plus vénérables et les plus détestés

Seraient imprégnés d'un bain de jouvence

Qu'ainsi la croix redeviendrait le carrefour

Àprès avoir proclamé pendant tant de siècles

L'interdiction et la mort

 

XII

TERRES AFRICAINES

 

L'épaisse peau du ventre tendu vibrant comme un arc

l'épaisse pluie sur les ténèbres de la case

l'épaisse nuit marbrée d'éclairs et de grondements

l'épaisse chaleur dégoulinant de sueur et de sève

d'épaisses larmes de lait de sang d'urine et de sperme

l'épaisse foule de solitudes croisant leurs jambes dans la danse

l'épaisse rumeur de l'épaisse forêt dans un infime coin de l'espace désert

 

XIII

SPIN

 

L'oeil du trafic soudain paralysé par une embolie

cligne en lançant des rayons dans toutes les ailes

du moulin urbain qui blute sa farine de bruit

toutes les vitres du carrefour se couvrent de buée

toutes les bielles dans leurs moteurs grillent leur graisse

tous les marteaux des coeurs métalliques frappent

sous les cubes de nos crânes qui cherchent un angle

pour soupirer souffler un peu entre les lames

du raz-de-marée de goudron haletant et de limaille

avec son écume d'insultes et les étincelles de ses baisers

 

XIV

STILL LIFE

 

Je commence à luire doucement dans l'ombre

de la croix creusant sa ronde nocturne

en rêvant aux somptueux objets anciens

hanaps et verres où les citrons déroulaient leur pelure

savamment disposés pour une cérémonie bourgeoise

préfiguration d'une vie enfin tranquille

que prétendaient mépriser les seigneurs inquiets

fantômes de siècles atroces dénonçant pourtant

justement le nôtre qui cherche toujours

une vie enfin plus tranquille avec ses fantômes d'objets

phosphorescents dans la roue de nos ombres

 

 

XV

MÉDITATIONS ARCHÉOLOGIQUES

 

Entre les lignes entre les vitrines

Entre les strates entre les pages

Entre les règnes entre les révoltes

Entre les migrations les installations

Entre chien et loup entre singe et homme

Entre ville et campagne entre empire et horde

Entre esquisse et ruine entre fugue et foyer

Entre Gaule et France entre mur et crépi

Entre l'arbre et l'écorce entre muscle et peau

Un scalpel de plus un navire en partance

Pour sonder la nuit la veille et l'oubli

Catalogue Maccheroni

(pour Pique-nique...) Avant-Goût 3

Transit

(pour Manhattan Invention) vient de Mobile