DIALOGUE AVEC REMBRANDT VAN RIJN

SUR SAMSON ET DALILA

Musée de Francfort

pour Jean-Louis de Rambures

1) Le rayon

Je vais partir de la description rapide de ce tableau lors d'un des détours de l'Introduction à la Peinture hollandaise de Paul Claudel:

"Les Egyptiens et les Grecs au milieu de la nappe durable et de la présence intellectuelle dressaient des formes nues et ruisselantes, une conversation de dieux avec la distance sacrée. Mais Rembrandt est le maître du rayon, du regard et de tout ce qui éclaire moins qu'il n'invite patiemment les figures et les objets à une activité correspondante. De cette conversation entre l'extérieur et l'intérieur je veux vous citer trois exemples.

Le premier est le fameux portrait du bourgmestre Six qui représente, comme vous savez, un homme appuyé à une fenêtre, en train de lire. J'y vois comme une figure du peintre lui-même qui appartient à la fois à deux mondes, celui du dedans et celui du dehors, et qui se sert de la réalité pour déchiffrer le grimoire. Le second est ce tableau de Samson en proie aux Philistins que l'on admire au musée de Francfort. Samson est renversé, les quatre fers en l'air, solidement maintenu par un argousin cuirassé et tenu en respect par un fantoche falot qui le menace de sa hallebarde. Rien ne nous empêche d'y voir une figure du génie terrassé par les créanciers et les critiques. Mais quelle est cette femme qui s'enfuit vers l'ouverture lumineuse, élevant entre ses doigts ces boucles épaisses et dorées qu'elle vient de dérober au front consacré de l'oint du Seigneur? Est-ce Dalila? est-ce l'étrange fée que nous retrouverons tout à l'heure dans la Ronde de Nuit? ou plutôt ne serait-ce pas la Grâce divine qui vient d'arracher cette poignée en tant que prémices à la toison animale d'un artiste orgueilleux, maintenant réduit? La troisième toile est la Danaé de l'Ermitage. D'un geste large elle a écarté les draps et elle offre au rayon annonciateur non plus seulement son visage mais son ventre nu, tout son corps disposé à concevoir."

 

2) le destinataire éventuel

On connait sept lettres de Rembrandt, toutes adressées à Constantin Huygens, secrétaire du Stathouder Frédéric Henri. Il est possible que deux d'entre elles fassent allusion à ce tableau. Il déclare dans la troisième, datée du 12 janvier 1639:

"...Et comme Monseigneur a eu pour la deuxième fois des ennuis à ce sujet, un tableau de dix pieds de long et 8 pieds de haut sera aussi ajouté en témoignage d'estime, qui sera digne de la maison de Monseigneur..."

Cela donnerait en pieds français: "330 x 264cm". Notre tableau a "302 x 236cm". Mais un certain nombre de copies anciennes montre qu'il devait être un peu plus grand à l'origine. D'autre part, si Rembrandt comptait en pieds anglais, cela aurait fait "3OO x 240cm", ce qui est une bonne approximation.

Dans la cinquième lettre, datée du 27 janvier 1639, il ajoute en post-scriptum:

"Monseigneur, accrochez ce tableau dans une forte lumière et de telle sorte qu'on puisse se tenir à distance; il se montrera alors sous son meilleur jour".

Mais une telle recommandation peut s'appliquer à bien d'autres oeuvres.

Si c'est bien à ce tableau qu'il est fait allusion dans ces deux lettres, cela montre que l'artiste lui attribuait une grande importance, mais aussi qu'il n'avait pas été peint à l'origine pour ce destinataire, puisqu'il est expressément daté de 1636, c'est-à-dire trois ans plus tôt. Néanmoins il devait penser que son correspondant et protecteur était capable d'en apprécier toutes les implications. C'était donc une pièce importante dans sa stratégie.

 

3) les Philistins

Argousins, soudards, fantoches brutaux. C'est dans le langage des universités allemandes des siècles derniers que le nom des Philistins a pris la signification d'ennemis des arts et des lettres, d'ignares insensibles, qu'il a gardée dans toutes les langues depuis le romantisme. Il est très possible qu'il l'ait eue déjà du temps de Rembrandt. L'oeuvre est signée et datée de 1636. Mais qu'étaient-ils auparavant? J'emprunte ma petite science à un dictionnaire Larousse encyclopédique du début du siècle:

"Leur histoire, connue seulement par les récits bibliques est très obscure. La Genèse les rattache aux Egyptiens. Etablis depuis longtemps dans la Palestine à qui ils ont donné leur nom, bien qu'ils n'en aient jamais occupé qu'une partie au bord de la Méditerranée, entre Gaza et Jaffa, ils formaient à l'époque des Juges une confédération de cinq principautés, avec les villes d'Ekron, Gath, Ascalon, Ashdod et Gaza."

C'est ce qui explique la présence de cinq "princes" soldats dans la chambre de Dalila.

"Ils ont dominé les tribus d'Israël depuis Jephté jusqu'à David, puis perdirent progressivement leur autonomie. A l'époque grecque classique il n'en est plus question. Leur religion ressemble à celle d'autres peuples de la région. L'un des dieux les plus importants était Dagon, mi-homme, mi-poisson, dont Samson aveugle détruira le temple à Gaza."

 

4) La scène

Dalila est "une femme de la vallée de Soreq". Nous ne savons même pas si elle est philistine. Lorsqu'elle aura livré Samson aux princes, ceux-ci le feront "descendre à Gaza". C'est donc dans ses collines que cela se passe, non seulement chez elle, mais dans sa chambre, pour Rembrandt c'est même dans son lit, une somptueuse alcôve, immense puisque dans ses recoins, ses ténèbres, avaient pu se cacher les princes tortionnaires, scène de théâtre nocturne, à demi-fermée par d'épais rideaux de couleur glauque, retenus par des embrasses, qui lui donnent l'apparence d'une grotte marine. Les couvertures, les draps, toute la literie s'agite confusément dans la lumière ou l'ombre comme des vagues.

Samson a déjà été habitant d'une caverne. Après l'épisode de l'incendie des moissons philistines il installe sa demeure dans "la grotte du rocher d'Etam". Et c'est de là que trois mille hommes de Juda le hissent avec des cordes neuves pour le livrer aux Philistins qu'il massacrera avec une providentielle mâchoire d'âne, après avoir fait sauter ses liens comme s'ils eussent été brûlés.

On a l'impression que c'est l'explosion même de la violence qui a entrouvert ces rideaux, et que Samson est d'abord ébloui par la lumière avant d'avoir les yeux crevés par le poignard. C'est la fuite même de Dalila qui déplace celui de droite, et le mouvement du soldat-prince rouge avec sa hallebarde celui de gauche. Sous les pieds de celui-ci on distingue parfaitement les planches du sommier. Mais cette ouverture des rideaux ne peut manquer d'évoquer l'aventure de Samson avec une autre courtisane, celle de Gaza, qui l'avait gardé chez elle jusqu'au milieu de la nuit tandis que les Philistins avaient fermé les portes de la ville et le guettaient. Alors il avait saisi d'un coup non seulement les vantaux mais les montants et la barre et avait réussi à déposer tout cela dans la lumière du matin au sommet de la montagne en face d'Hébron.

Scène de théâtre donc, mais les rideaux nous y emprisonnent aussi. Nous sommes dans les ténèbres des coulisses. La salle, elle aussi fermée comme une grotte, avec son lambris bleu que l'on dirait brodé d'algues lumineuses, un peu comme celle d'Amalfi, est au-delà. C'est la course de Dalila qui nous invite à trouver le véritable extérieur, si nous réussissons à nous délivrer de nos liens.

 

5) Les strophes de la tentation

L'aveuglement de Samson, la réussite des princes Philistins est le sommet d'une série de quatre tentatives qui toutes ont eu lieu dans le même décor, et dans lesquelles le héros s'aveugle progressivement sur sa propre force, frôlant de plus en plus son secret le plus important.

"Les princes des Philistins allèrent la trouver et lui dirent: "Séduis-le et sache d'où vient sa force extraordinaire, par quel moyen nous pourrions nous rendre maîtres de lui et le lier pour le réduire à l'impuissance. Et nous te donnerons chacun onze cents sicles d'argent."

Voici la première tentative ou strophe:

"Dalila dit à Samson: Apprends-moi, je te prie, d'où vient que ta force est si grande et avec quoi il faudrait te lier pour te dompter.

Samson lui répondit: si on me liait avec sept cordes d'arc fraîches et qu'on n'aurait pas encore fait sécher, je perdrais ma force et deviendrais comme un homme ordinaire.

Les princes des Philistins apportèrent à Dalila sept cordes d'arc fraîches qu'on n'avait pas encore fait sécher et elle s'en servit pour le lier.

Elle avait des gens embusqués dans sa chambre et elle lui cria: les Philistins sur toi, Samson!

Il rompit les cordes d'arc comme se rompt un cordon d'étoupe lorsqu'il sent le feu. Ainsi le secret de sa force demeura inconnu."

Ce qui est curieux, c'est ce cri. Pourquoi éprouve-t-elle le besoin de le réveiller? Elle servirait beaucoup mieux ses employeurs philistins en s'enfuyant dans le silence. Elle désire le mettre à l'épreuve. Elle veut qu'il puisse résister, qu'il manifeste toute sa force. Ce n'est que s'il se montre faible, donc s'il ne peut plus la protéger contre les princes, qu'elle le vendra.

On peut d'ailleurs considérer que Samson lui a déjà livré un secret, qu'effectivement sa force est déjà diminuée à cause de l'utilisation des cordes d'arc fraîches qui auraient ainsi une parenté avec sa chevelure. Mais cette fois il lui en est resté suffisamment. Nous allons gravir ainsi différents degrés.

Deuxième tentative ou strophe. On verra que les variations sont très délicates, ce qui nous invite d'autant plus à les scruter:

"Dalila dit à Samson: Tu t'es joué de moi et tu m'as dit des mensonges. Mais maintenant apprends-moi, je te prie, avec quoi il faudrait te lier.

Samson lui répondit: Si on me liait fortement avec des cordes neuves qui n'ont jamais servi, je perdrais ma force et deviendrais comme un homme ordinaire.

Dalila prit des cordes neuves et elle s'en servit pour le lier.

Elle avait des gens embusqués dans sa chambre et elle lui cria: Les Philistins sur toi, Samson!

Il rompit les cordes qu'il avait au bras comme se rompt un fil."

Il manque le refrain "ainsi le secret de sa force demeura inconnu" qui reparaîtra dans la strophe suivante. L'épisode rappelle très fortement celui de la sortie de la grotte d'Etam, et c'est peut-être à cause de cela que le chiffre sept n'est pas mentionné, mais il reviendra aussi. D'autre part, si elle a caché les Philistins dans sa chambre et son lit, elle n'a pas eu besoin d'eux pour se procurer les cordes neuves.

Troisième tentative ou strophe:

'"Dalila dit à Samson: Jusqu'à présent tu t'es joué de moi et tu m'as dit des mensonges. Apprends-moi, je te prie, avec quoi il faudrait te lier.

Samson lui répondit: Si tu tissais les sept tresses de ma chevelure avec la chaîne du tissu, et si tu enfonçais le piquet, je perdrais ma force et deviendrais comme un homme ordinaire.

Elle l'endormit, puis elle tissa les sept tresses de sa chevelure avec la chaîne; elle enfonça le piquet.

Et elle lui cria: Les Philistins sur toi, Samson!

Il s'éveilla, rompit la pièce et le piquet. Ainsi le secret de sa force demeura inconnu."

Il s'agit d'un métier à tisser primitif dont les fils de chaîne sont attachés à un piquet fiché en terre. Cette fois, même pas d'embuscade. Elle se dit sans doute que la diminution des forces de Samson ne sera pas suffisante.

Quatrième tentative avec strophe incomplète:

"Dalila dit à Samson: Comment peux-tu dire que tu m'aimes, alors que ton coeur n'est pas avec moi? Voilà trois fois que tu te joues de moi et que tu ne m'as pas fait connaître d'où vient que ta force est si grande."

Mais ce soir-là, c'est le silence de Samson. Et l'on peut très bien imaginer qu'il en est de même pour une cinquième et sixième tentative. Mais pour la septième:

"Comme tous les jours elle le poussait à bout par ses instances et qu'elle le harcelait, il fut excédé à en mourir.

Samson lui répondit: Le rasoir n'a jamais passé sur ma tête, car je suis consacré à Dieu depuis le sein de ma mère. Si on me rasait, je perdrais ma force et deviendrais comme un homme ordinaire.

Dalila comprit qu'il lui avait ouvert son coeur et fit appeler les princes des Philistins qui vinrent chez elle avec leur argent. Elle endormit Samson sur ses genoux, et appela un homme qui rasa les sept tresses. Alors il commença à perdre sa force et devenir comme un homme ordinaire.

Et elle lui cria: les Philistins sur toi, Samson!

Il s'éveilla se disant: J'en sortirai comme les autres fois et romprai mes liens. Mais il ne savait pas que le Dieu s'était détourné de lui. Les Philistins se saisirent de lui; ils lui crevèrent les yeux et le firent descendre à Gaza où ils l'enchaînèrent avec une double chaîne de bronze pour tourner une meule dans sa prison."

 

6) Les sept liens

Sept cordes d'arc, sept cordes neuves, sept tresses de cheveux, et ce n'est pas la première fois que le chiffre sept apparaît dans son histoire, puisque les fêtes de son premier mariage avec une fille de la ville de Timna, sûrement philistine cette fois, avaient duré sept jours.

Le tableau comporte sept personnages: Samson et Dalila, plus les cinq Philistins. Trois de ceux-ci sont évidemment dans l'action de lier: celui sur lequel est couché Samson, l'étreignant mais pas tout à fait à bras le corps, puisque si son coude gauche passe sous l'épaule gauche, le droit passe par-dessus la droite; celui qui est en train de lui enfoncer le poignard dans l'oeil et qui, de son autre main gantée de fer, empoigne une tresse de la barbe; enfin celui qui avant de lui passer les menottes, lui meurtrit le poignet avec leur forte chaîne métallique.

Il est donc tentant de chercher comment les autres peuvent aussi lier la victime. En ce qui concerne Dalila c'est clair, puisque dans notre troisième strophe, c'étaient les cheveux mêmes du héros qui entremêlés à la chaîne du tissu en cours auraient dû le lier. Une fois coupés (et Rembrandt insiste sur le fait que ce n'est point par l'arme de quelque homme philistin comme dans le texte, mais par les ciseaux de la tisserande ou couturière) ils le lient bien plus fortement. Samson lui-même est lié par son élégante ceinture. Le soldat rouge, s'il n'est nullement dans l'acte de lier, pousse à l'extrême l'élégance exotique avec ses aiguillettes et noeuds, en particulier celui qui orne sa hallebarde.

Le seul qui soit détaché de tout cela, c'est celui qui brandit son sabre dans l'obscurité à droite, vainement puisque de toute façon Samson ne peut déjà plus le voir. Par contre il peut encore l'entendre, et c'est le seul qui ait la bouche ouverte pour crier. On peut imaginer qu'il profère "Les Philistins sur toi, Samson!" donnant une traduction cruelle de ce qui était encore, chez Dalila, liens d'enjôlements et caresses.

 

7) Les armes

Les trois Philistins qui maintiennent Samson ont un harnachement de princes bandits tels qu'on pouvait les rencontrer sur les chemins pendant la guerre de Trente ans qui fait rage au moment où Rembrandt exécute sa peinture. Celui qui est couché sous la victime est en train de perdre son casque qui n'est plus retenu que par une de ses attaches. Le poignardeur est complètement bardé de métal ciselé. Le menotteur fait jouer pour nos yeux ses ornementation d'or et de brocard. Quant aux deux autres ils sont évidemment à la turque, surtout le rouge avec ses pantalons bouffants, mais l'autre aussi avec ses rayures et sa plume. Enfin le poignard décisif, celui qui s'enfonce dans l'oeil, a une lame aussi tortueuse et tortureuse que celle d'un kriss malais.

Dalila a ses ciseaux. Seul Samson est complètement démuni. A peine vêtu il dresse son pied comme une massue. Dans sa main droite, il essaie de saisir une forme que nous sommes obligés d'interpréter comme produite par le désordre d'une couverture bouleversée, mais qui évoque irrésistiblement l'arme par excellence de Samson: la mâchoire d'âne encore fraîche avec laquelle il avait abattu mille Philistins. Autrement c'était avec ses mains nues qu'il avait déchiré le lion comme un chevreau. C'est avec elles seules, une fois ses cheveux repoussés, qu'il fera s'écrouler le temple de Dagon.

 

8) Dalila

En 1671, trente-cinq ans donc après que Rembrandt ait apposé sa signature sur ce tableau, deux ans après la mort de celui-ci, le poète aveugle John Milton publie son poème dramatique Samson Agonistes (Samson à l'épreuve), un des sommets du baroque sévère.

A Gaza où le héros est prisonnier depuis son aveuglement, c'est la grande fête du dieu marin Dagon, mi-poisson mi-homme, ce qui procure un jour de vacances à tous, aussi bien esclaves qu'hommes libres. Samson, les pieds toujours attachés, prend le frais devant la porte du moulin où il travaille attaché à la meule comme un âne. Je vous traduis comme je peux la description que le choeur des hébreux fait de l'arrivée de Dalila pour celui qui ne peut plus la voir:

"Mais qu'est-ceci? Un être terrestre ou marin?

Apparemment de sexe féminin

Qui si couvert, paré, allègre,

Nous approche voguant

Tel un noble navire

De Tarse partant pour les îles

De Javan ou Gadira

Avec tout son attirail et apparat,

Voiles gonflées, flammes ondulant,

Courtisées par tous les vents qui les font jouer,

Annoncée par une piste parfumée d'ambre,

Suivie par un train de princesse;

Ce doit être quelque riche matrone des Philistins.

Désormais nul doute: il s'agit

De ton épouse Dalila."

Chez Rembrandt elle n'a pas l'air seulement de voguer, comme la "molle enchanteresse" de Baudelaire, mais de prendre son vol par dessus les vagues des rideaux et couvertures bleues, ceci d'autant plus qu'il est impossible de savoir où s'arrête exactement sa robe, si par exemple le morceau qui apparaît entre les jambes de Samson, en fait partie.

 

9) Samson et les femmes

Pour Milton, Dalila est l'épouse "philistine" de Samson, mais le Livre des Juges ne nous le dit pas. C'est simplement une femme dont il s'est épris et que les Philistins ont soudoyée pour le perdre. C'est la troisième séductrice qui intervienne dans son histoire.

Nous ne connaissons pas le nom de la première. Nous savons seulement qu'elle est effectivement philistine et vient de la ville de Timna, connue pour ses vignes. C'est la seule femme avec laquelle nous soyons sûrs qu'il s'est marié. Il est même précisé que la fête dura sept jours. Comme on le craignait dans la ville, on choisit trente compagnons pour rester près de lui.

Or Samson venait de réaliser secrètement un de ses exploits devenus les plus fameux:

"Comme il arrivait aux vignes, il vit un jeune lion qui venait à sa rencontre en rugissant. L'esprit de Yahvé fondit sur lui et, sans rien avoir en main, Samson déchira le lion comme on déchire un chevreau."

Il n'en parle à personne, et redescendant à Timna pour ses noces , il fait un détour pour regarder la carcasse du lion, voulant sans doute s'assurer qu'il n'avait pas rêvé:

"Et voici qu'il y avait dans la carcasse du lion un essaim d'abeilles et du miel. Il en recueillit dans sa main, et chemin faisant il en mangea".

Pour donner tout son éclat à sa prouesse, il la présente imprudemment sous forme d'énigme aux trente compagnons:

"Si vous m'en donnez la solution au cours des sept jours de fête, je vous donnerai trente pièces de toile fine et trente vêtements d'honneur. Mais si vous ne le pouvez, c'est vous qui me donnerez les trente pièces et vêtements. -Propose ton énigme, nous t'écoutons. -De celui qui mange est sorti ce qu'on mange, et du fort est sorti le doux.

Mais de trois jours ils ne réussirent pas à trouver l'énigme."

Nous avons alors une préfiguration de ce qui se développera avec Dalila:

"Au quatrième jour ils dirent à la femme de Samson: Enjôle ton mari pour qu'il te donne le mot de l'énigme, autrement nous te brûlerons, toi et la maison de ton père. Est-ce pour nous dépouiller que vous nous avez invités ici?

Alors la femme de Samson pleura à son cou: Tu n'as pour moi que de la haine, tu ne m'aimes pas. Tu as proposé une énigme aux fils de mon peuple, et tu ne m'en as pas donné la solution.

Samson lui répondit: Je ne l'ai même pas donnée à mes parents.

Elle pleura à son cou pendant les sept jours que dura la fête, et le septième il lui abandonna la solution qu'elle transmit aux fils de son peuple.

Donc le septième soir, au moment où il allait entrer dans sa chambre avec elle, les trente lui dirent: Qu'y a-t-il de plus doux que le miel, et quoi de plus fort que le lion?"

Ce qui met Samson en fureur et le fait revenir à la maison de ses parents après avoir tué trente hommes d'Ascalon pour donner leurs beaux vêtements aux trente compagnons, sans toutefois qu'il considère le mariage comme rompu. En effet, quelque temps plus tard il veut de nouveau entrer dans la chambre de cette femme, et c'est son beau-père qui lui déclare que, pensant le mariage rompu, il l'avait accordée au premier des trente. Nouvelle fureur qui provoquera l'épisode de l'incendie des moissons.

Pièce de toile fine: celle qui lui sert de chemise, passée sur une épaule seulement. Habit d'honneur: peut-être celui rouge du hallebardier qui s'en serait emparé puis revêtu dans son embuscade au fond des ténèbres de l'alcôve, pendant toute cette nuit où Dalila cajolait, interrogeait et endormait Samson.

Samson est certes bien imprudent avec les femmes, car la seconde que nous lui connaissons, la prostituée de Gaza sait le retenir la nuit dans sa ville dans le dessein de le livrer.

 

10) Les trois femmes de Rembrandt

Le peintre était alors très amoureux de sa première femme, Saskia van Uylenburgh, qu'il a épousée le 6 juin 1633, et qui mourra le 19 juin 1642. On sait qu'il était de famille aisée mais plébéienne, son père étant meunier. Saskia était d'une tout autre classe sociale. Pour elle c'était une mésalliance.

Puis Rembrandt, après la mort de Saskia, engage une nourrice pour soigner son fils Titus, né en 1641, Geertje Dircx, veuve d'un trompette de marine. Elle vivra chez lui de 1643 à 1648. Il la congédie en l'accusant non seulement de se livrer à la débauche, mais d'avoir déposé chez un prêteur les bijoux et parures de Saskia qu'il lui avait confiés. Geertje l'attaqua en justice pour promesse de mariage non respectée. Le tribunal condamne le peintre à lui payer une pension, mais, au bout de quelques années, il réussit à la faire enfermée comme aliénée dans la prison de Gouda.

Vers 1649 entre a son service Hendrickje Stoffels qui restera près de lui jusqu'à sa mort, et lui servira de modèle pendant ses dernières années, comme Saskia auparavant.

La seule épouse officielle était donc celle-ci, Saskia. Les deux autres sont des servantes, même si elles ont joué, surtout la dernière, un rôle essentiel dans la vie du peintre.

Rembrandt a peint et dessiné Saskia de nombreuses fois, souvent avec les bijoux mêmes que l'on voit à Dalila à qui elle a évidemment servi de modèle. Le musée de Dresde conserve un portrait "matrimonial" dans lequel elle est assise toute parée sur les genoux de son époux costumé en galant militaire levant à sa santé une longue flûte de vin.

Quels secrets avait-elle réussi à lui arracher pour les Philistins de son clan? Quel paiement avait-elle reçu de ceux-ci? En quoi l'avait-elle aveuglé?

 

11) La fée de la Ronde de nuit

Saskia a évidemment servi de modèle aussi pour l'énigmatique personnage féminin du plus grand tableau qui nous soit resté de Rembrandt (puisque que nous n'avons qu'un fragment de son Serment des Bataves), de ce surprenant portrait collectif représentant le jeune capitaine Banning de Cocq, seigneur de Purmerland, donnant l'ordre à son lieutenant, Willem can Ruijtenburgh, Seigneur de Vlaerdingen, de faire marcher sa compagnie de citoyens arquebusiers pour saluer Marie de Médicis lors de sa visite à Amsterdam en 1638, généralement nommé la Ronde de nuit, alors que nous savons depuis longtemps que la scène se passe de jour, personnage auquel fait irrésistiblement penser notre Dalila, et pour lequel Saskia a évidemment posé, toujours avec les mêmes perles.

Voici, pour commencer, sa description par Fromentin dans les Maîtres d'autrefois:

"Reste une figure épisodique qui jusqu'ici a déjoué toutes les conjectures, parce qu'elle semble personnifier dans ses traits, sa mise, son éclat bizarre et son peu d'à-propos, la magie, le sens romanesque, ou, si l'on veut, les contresens du tableau; je veux parler de cette petite personne à mine de sorcière, enfantine et vieillotte, avec sa coiffure en comète, sa chevelure emperlée, qui se glisse on ne sait trop pourquoi entre les jambes des gardes, et qui, détail non moins inexplicable, porte pendu à sa ceinture un coq blanc qu'on prendrait à la rigueur pour une escarcelle."

On dirait vraiment la Fée aux miettes de Charles Nodier, que Fromentin avait certainement lu, à la fois le jour la mendiante naine sous le porche de l'église de Granville, et la nuit l'irrésistible Reine de Saba dans les rêves du charpentier Michel.

"Quelque raison qu'elle ait de se mêler au cortège, cette figurine affecte de n'avoir rien d'humain. Elle est incolore, presqu'informe. Son âge est douteux parce que ses traits sont indéfinissables. Sa taille est celle d'une poupée et sa démarche est automatique. Elle a des allures de mendiante et quelque chose comme des diamants sur tout le corps, des airs de petite reine avec un accoutrement qui ressemble à des loques. On dirait qu'elle vient de la juiverie, de la friperie, du théâtre ou de la bohême, et que, sortie d'un rêve, elle s'est habillée dans le plus singulier des mondes. Elle a les lueurs, l'incertitude et les ondoiements d'un feu pâle. Plus on l'examine et moins on saisit les linéaments subtils qui servent d'enveloppe à son existence corporelle. On arrive à ne voir en elle qu'une sorte de phosphorescence extraordinairement bizarre, qui n'est pas la lumière naturelle des choses, qui n'est pas non plus l'éclat ordinaire d'une palette bien réglée et qui ajoute une sorcellerie de plus aux étrangetés intimes de sa physionomie."

Et Claudel, qui s'était promis "depuis la lecture tantalisante du livre de Fromentin", d'aller rendre visite à ce tableau, poursuit:

"Mais comment résister à l'imagination, cette fée lumineuse, cette pénétrante messagère de l'au-delà, qui porte à la ceinture, en tant que lettres de créance, une colombe?"

 

12) L'ange

"Est-ce Dalila?" nous disait-il, "est-ce l'étrange fée que nous retrouverons tout à l'heure dans la Ronde de nuit? ou plutôt ne serait-ce pas la Grâce divine qui vient d'arracher..."

Ange ou démon? Dans ce moment d'illumination qui précède son aveuglement, ou plutôt coïncide avec lui, c'est l'ange annonciateur de la naissance de Samson qui lui apparaît sous les traits de Dalila, lui manifestant la colère divine.

Alors que la mère de Samson était encore stérile, un ange apparut à celle-ci pour lui dire qu'elle enfanterait d'un fils qui serait consacré au Seigneur. Son mari Manoah demande à celui-ci confirmation, et l'ange revient. D'abord il lui semble n'être qu'un homme comme les autres:

"Yahvé exauça Manoah, et l'Ange vint de nouveau trouver sa femme assise dans le champ, qui courut informer son mari: Voici que m'est apparu l'homme qui est venu vers moi l'autre jour.

Manoah se leva, suivit sa femme, vint vers l'homme et lui dit: Es-tu l'homme qui a parlé à cette femme?

-C'est moi.

-Quand ta parole s'accomplira, quelle règle et quelle conduite l'enfant devra-t-il avoir?

-Tout ce que j'ai interdit à cette femme, qu'il s'en abstienne. Qu'il n'absorbe rien de ce qui provient de la vigne, qu'il ne boive ni vin, ni boisson fermentée, qu'il ne mange rien d'impur..."

Il lui avait dit aussi que le rasoir ne devait point passer sur sa tête.

Manoah veut alors lui offrir un chevreau à manger, mais son interlocuteur lui refuse en lui disant de l'offrir à Yahvé. C'est alors que son envol manifeste indubitablement sa nature angélique:

"Comme la flamme montait de l'autel vers le ciel, l'Ange de Yahvé monta dans cette flamme à la vue de Manoah et de sa femme, et ils tombèrent la face contre terre."

On se souviendra de l'envol de l'Ange dans le Sacrifice d'Abraham.

 

13) Le vin

Samson était "nazir" du Seigneur, son porte-parole en quelque sorte, et cette élection devait se marquer par un certain nombre de règles de conduite. La coupe des cheveux faisait cesser la communication. La force, l'inspiration ne passait plus. L'ivresse due à l'alcool était tout aussi grave, interdisant l'ivresse divine.

Milton, en bon puritain, estime que son héros ne peut avoir succombé à une tentation si vulgaire:

"Tu as pu réprimer la tentation du vin

Et de toutes ces boissons délicieuses

Qui viennent à bout de tant de guerriers fameux;

Les séductions du rubis danseur

Débordant d'écume, le bouquet, le parfum,

La saveur qui réjouit le coeur des hommes et des dieux

Ne t'ont point détourné du frais cours cristallin."

La tentation de la femme sera bien plus forte. Mais dans le texte des Juges la relation entre le premier mariage et les vignes de Timna est évidente, et l'on devine bien quel breuvage utilise Dalila pour endormir Samson. L'opéra de Saint-Saens le chantera. Quant à Rembrandt, il cache en quelque sorte le vin qu'il dégustait en compagnie de Saskia sur le tableau de Dresde, dans l'or de ce curieux pichet à couvercle posé sur une crédence que recouvre un pan du rideau à gauche, cachant en partie un gobelet doré lui aussi.

 

14) Les animaux de Samson

A première vue on pourrait prendre ce pichet pour une sorte d'accoudoir, pour l'extrémité d'un bras de fauteuil, ou même pour la griffe du pied de quelque autre meuble. Griffe léonine; à l'intérieur de la carcasse du lion vaincu, mûrit le miel du vin.

Le nom de Samson veut dire petit Soleil. Le lion, traditionellement symbole de la vertu cardinale de force, est lié à l'ouest et au Soleil couchant. Sa crinière, ce sont des rayons. On peut penser que c'est dans une fourrure de lion que s'est drapé le hallebardier rouge, par-dessus cet habit d'apparat, qu'il a peut-être volé pendant son embuscade, fourrure volée aussi qui serait alors celle même dont Samson avait dépouillé sa victime avant d'en abandonner la carcasse à l'industrie des abeilles.

Bien d'autres présences animales jalonnent le récit biblique. Après son mariage manqué, lorsqu'il apprend que son épouse a été livrée au garçon d'honneur, il utilise des renards pour incendier les moissons:

"Il captura trois cents renards, prit des torches et les noua chacune avec les queues de deux bêtes, puis les alluma, et lâchant tout cela dans les champs des Philistins, il incendia aussi bien les gerbes que le blé encore sur pied et même les vignes et les oliviers."

Queues de flammes, crinière de flammes. Le lion est sa force, le renard sa ruse; l'âne dont nous avons vu la mâchoire, et dont il tient la place en faisant tourner la meule en sa prison (dans l'orient méditerranéen, les ânes ou chevaux qui vont tourner les meules ont souvent été aveuglés), serait sa puissance sexuelle. On s'en souvient, le père de Rembrandt était meunier.

Il reste le chevreau, non seulement celui auquel la force de Samson identifie le jeune lion en le déchirant, mais surtout celui que les parents sacrifient à Yahvé lors du départ de l'Ange, expression de la consécration de l'enfant, qui le remplace comme le bêlier remplace Isaac.

Le chevreau nous amène à une autre figure biblique fondamentale, Jacob, qui pour obtenir la bénédiction de son père, utilise la peau de cet animal pour se déguiser, se faire passer pour son frère aîné, capter ainsi la bénédiction et l'héritage d'Isaac, ruse qui est en fait une manifestation de fidélité. Si nous voulons continuer à utiliser les animaux pour manifester les différentes qualités de Samson, comme dans tant de contes populaires, le chevreau, en opposition avec l'agneau qui serait l'obéissance pure et simple, représenterait le dévouement.

Nos soudards philistins traitent leur victime comme un animal pris au piège. Ce n'est pas tellement une scène de bataille que de chasse. La hallebarde est empoignée comme un épieu, le poignard comme un coutelas, la chaîne des menottes comme une corde, et Dalila, ange ou démon, Vénus ou Diane chasseresse, emporte la crinière comme un trophée.

 

15) La chevelure, vol d'une flamme

Imaginez ces renards de flammes courant au milieu des moissons. Samson est un maître du feu. Lorsqu'il est trahi par ses frères de Juda, "les cordes qu'il avait sur les bras furent comme des fils de lin brûlés au feu, et les liens semblèrent avoir fondu de ses mains." De même, lors de la première tentative de Dalila: "il rompit les cordes d'arc comme se rompt un cordon d'étoupe quand il sent le feu." Sans compter les flammes qui entourent le chevreau, son substitut dans le sacrifice à Yahvé.

Dalila-Saskia est comme l'ange qui s'élève au milieu des flammes dans cet épisode; elle emporte la chevelure vers le ciel comme le secret du feu. Samson apparaît alors comme un Prométhée que les Philistins séides de Jupiter enchaînent au rocher. Le janissaire en rouge est alors le vautour qui lui dévore le foie avec la hallebarde qui lui sert de bec.

Saskia-Dalila devient alors Pandore, la femme façonnée par Vulcain que Jupiter a envoyée à Prométhée pour le punir et se moquer de lui, parée de tous les charmes et portant la boîte fatale contenant tous les maux, toutes les maladies qui pourraient affliger l'humanité, mais aussi ce qui peut retourner tout cela en biens, c'est-à-dire ce qui permet au moqué de se moquer à son tour de son tourmenteur, cette espérance qu'Epiméthée son frère découvre tout au fond, talisman de transmutation comme la peinture.

 

16) La bourse

Sur la crédence, maintenue par le pichet léonin, cette boucle bleue, cet autre lien, c'est une bourse. Il s'agit naturellement de l'argent que lui ont apporté les Philistins, onze cent sicles chacun, lorsque Dalila les a fait rentrer dans sa chambre. A vrai dire la bourse telle qu'elle est n'aurait pu les contenir. Le sicle valant 6 grammes, la somme représentait 33 kilos. On peut penser qu'il s'agissait d'un petit cadeau supplémentaire.

A l'époque Rembrandt était un peintre riche et célèbre, mais la fortune de sa femme était beaucoup plus sûre que la sienne. Dans son testament, elle la léguait toute entière à leur fils Titus qui avait un an au moment de sa mort, avec l'usufruit à son mari à la condition qu'il ne se remarie pas. Curieuse précaution qui explique en partie son comportement par la suite.

Quatre ans après la mort de Saskia sa situation financière était si inquiétante que les parents de celle-ci entamèrent une action financière. Le peintre, manifestement fort dépensier, fut menacé d'un conseil judiciaire, comme en eut plus tard notre Baudelaire, ce qui permet de penser que les relations avec sa belle-famille avaient toujours été difficiles. Toute la fin de sa vie fut en effet une lutte contre les créanciers.

 

17) Les regards

Tous les yeux sont fixés sur les yeux qu'on aveugle. C'est une étoile de regards d'une extrême intensité. Même lorsqu'on ne fait que les deviner comme pour les trois princes bandits qui sont les plus proches de leur victime, les rides insistent sur cette tension. Le seul qui pourrait nous voir, car les yeux de Dalila sont fixés trop bas pour pouvoir franchir le plan de cette fenêtre qu'est la toile, est le moustachu qui brandit son sabre à droite et qui ne semble participer à l'action que par la voix. S'il nous regarde, tout en regardant la victime, cela permet de le considérer, selon une tradition encore très vivante à l'époque, comme un autoportrait, ce qui justifie sa présence. Il suffit, pour se convaincre de la ressemblance "criante", de considérer l'eau-forte nommée généralement "Rembrandt hagard".

Mais n'y aurait-il qu'un seul autoportrait dans cette toile? Le soudard philistin de droite, hagard, nous met la puce à l'oreille, mais tous ces nez larges, ces visages ronds, ces grosses arcades sourcilières; si différentes que soient les attitudes, on a bien l'impression que les cinq argousins princes sont des variations sur le même personnage.

Les Philistins peuvent représenter les créanciers futurs; mais ne seraient-ils pas aussi des autoportraits de Rembrandt? Il faut alors qu'ils manifestent toutes ces tentations qui l'empêchent de voir et de peindre, tout ce qui, dans sa vie mondaine et fastueuse avec Saskia qu'il adore, risque de le corrompre à tout jamais.

Certes protestation contre les ennemis qui l'attaquent et l'attaqueront de plus en plus, cette peinture est aussi un mea culpa.

 

18) L'aveuglement de la synagogue

Samson ne ressemble nullement à Rembrandt physiquement. Impossible pourtant de ne pas voir en lui, avec tous les historiens et commentateurs, une figure du peintre.

Celui-ci a presque toujours porté la moustache, presque jamais la barbe. Il existe quelques autoportraits barbus de Rembrant, notamment la gravure de 1638, l'année de la Ronde de nuit, avec une plume au béret, ce qui fait penser au casque du Philistin hagard. Mais il est plutôt mal rasé que barbu. Le poil est irrégulier, assez rare, désordonné dans ses boucles. Rien à voir avec la toison dorée du lion apprivoisé par Dalila.

La grande et belle barbe est chez lui caractéristique du peuple juif. Les exemples sont innombrables. Rembrandt se rêve juif à belle barbe. Or on sait bien que dans la tradition chrétienne la synagogue est représentée comme aveugle ou au moins les yeux bandés, car elle n'a pas été capable de reconnaître la venue du messie. Samson, les yeux crevés devient le juif par excellence.

Les forces revenant avec les cheveux qui rétablissent la communication avec Yahvé, Samson montrera sa fidélité en faisant s'écrouler le temple de Dagon. Mais ce sera aussi un suicide, et ne pouvons- nous pas voir dans la figure du dieu-poisson une lointaine préfiguration du Christ que les Juifs aveugles auraient méconnus.

L'écroulement du temple ce sera à la fois celui du paganisme et de la synagogue; la vraie foi durement cherchée à travers tant de pièges et de ténèbres, devant dangereusement accomplir les prophéties ou les prémonitions des deux.

 

19) L'aveuglement du peintre

Qu'un poète aveugle se passionne pour un aveugle, quoi de plus normal puisque depuis Homère la cécité est intimement liée à la figure du poète et chanteur! Mais pour un peintre?

Voici le monologue du Samson anglais:

"La lumière, première oeuvre de Dieu, est morte pour moi

Et toute la diversité de ses délices

Annulée, qui aurait pu en partie me consoler.

Devenu inférieur au plus vil homme ou ver

(ils rampent mais ils voient), obscur en pleine lumière,

Exposé quotidiennement à la fraude, au mépris

A l'insulte et l'injure, à l'intérieur ou l'extérieur

Je suis toujours un bouffon, au pouvoir d'autrui

Jamais au mien, à peine à demi-vivant,

Plus qu'à demi-mort; ô ténèbres

Ténèbres dans l'embrasement de midi,

Inguérissables ténèbres, éclipse totale

Sans nul espoir de jour.

O le premier de tous les rayons et toi, Verbe:

"Que la lumière soit et fut la lumière partout",

Pourquoi suis-je dépossédé de ton premier décret?

Le Soleil est pour moi noir

Et muet comme la Lune

Quant elle abandonne la nuit,

Cachée dans sa caverne entre les mois."

Moitié païen, par sa passion, son adoration des images, sans jamais l'avoir été tout à fait, moitié juif par sa méfiance à leur sujet, sans pouvoir le devenir jamais; et tout cela fait un chrétien suspect, suspendu entre la mort et la vie, entre les ténèbres et la vue.

Un tel peintre ne peut continuer qu'au-delà de l'aveuglement. Il lui faut démontrer que les autres sont aveugles malgré leurs yeux ouverts, leurs regards avides et fixés, et en particulier que les gens ne sont pas comme les montre la peinture habituelle. C'est l'icône de l'iconoclaste.

L'oeil du peintre doit être à la fois ouvert et fermé. Il cligne comme celui du dessinateur classique, et saigne à chaque coup de crayon, à chaque griffure sur la plaque de cuivre, à chaque touche du pinceau.

C'est une lumière qui naît de la nuit, prise dans le moment de sa création. Le peintre dit dans le silence de son atelier: "que la lumière soit!", et elle fait irruption dans les ténèbres.

 

20) L'oeil du tableau

Une autre vue qui réconcilie le jour et la nuit.

Le Samson anglais continue ainsi:

"Puisque la lumière est si nécessaire à la vie,

Qu'elle est presque la vie même, s'il est vrai

Que cette lumière est au coeur de l'âme

Qui est partout dans notre être, pourquoi la vue

A-t-elle été confinée en un globe aussi fragile

Que l'oeil, si facile à détruire, et non diffusée

Sur tout notre corps comme la sensibilité,

Pour que nous puissions regarder à loisir

Par tous nos pores? Je n'aurais pas été exilé

De la lumière comme dans un pays de ténèbres

Alors que la lumière est là, tel un enterré

Vivant à demi-mort, mourant ma demi-vie."

Une vue qui ne soit plus seulement celle de l'oeil, mais celle de toute la tête et de toute la peau. La peau dénudée du poitrail, si lumineuse et lisse auprès des toisons rousses est comme un miroir où se réfléchit le coup de Soleil, comme on dit un coup de foudre. Et au milieu la tache noire et or du gantelet empoignant la barbe est comme une pupille. Alors les rideaux du lit de ténèbres deviennent comme des paupières; cette région bleue dont on ne sait pas si elle fait partie ou non de la robe de l'Ange ambigu Dalila prenant son envol, devient un iris, et toute la toile un oeil à la fois écarquillé et agité qui nous fascine, nous interroge et nous juge en nous transmettant peu à peu son don de double vue.